Sambraisie : Terra incognita ?

La Sambraisie, comme son nom l'indique, c'est un pays imaginaire.

Une contrée où cultures et idées circulent et s'échangent librement.

Un territoire où l'avenir tend les bras aux ressources passées et présentes.

Tout y est possible.

C'est pour cela que le Centre culturel de Charleroi et son secteur de développement culturel de Charleroi l'ont choisie comme aire d'action.

Du pays de Charleroi à la Botte du Hainaut, en passant par le Val de Sambre, la Sambraisie est aujourd'hui peuplée de 26 communes.

Aiseau-Presles

Un atelier d'écriture animé par Josiane De Ridder

L'atelier s'intitulait " Lieux et territoires de vie". Les participantes ont puisé leur inspiration dans leur propre histoire passée et présente, il y a donc eu un travail sur la mémoire et l'observation... Mais l'imaginaire a également été exploré !

Voici quatre textes :

Au bord du monde

Au bord du monde, il y a un parterre mal entretenu avec en son centre un arbre, droit, élancé, avec des fleurs roses, serrées, courtes, un bouquet au dessus d’une grande tige brune. Des orties jeunes, vertes, intenses, que l’on a pas encore enlevé et un pissenlit jaune au bord, tout au bord près à s’enfuir de ce parterre où il se sent à l’étroit.

Au bord du monde, il y a une chapelle entièrement restaurée, faite de briques rouges et de pierres. Sa porte est en bois, une croix de briques toutes aussi rouges la surplombe. A sa gauche un objet en bronze, un bénitier peut-être, gravé des lettres « N H LW ». A quelques mètres derrière la chapelle, une petite fille d’à peine 8 ans ouvre le coffre d’une voiture, pour y poser une manne en plastique remplie de linges colorés, referme le coffre et disparaît.

Devant la chapelle; le Centre Culturel, un bâtiment moderne avec un toit noir ardoise, des châssis et des portes bordeaux

Sur la porte fenêtre ; une grande affiche bleue et blanche, 30 ans inscrit en jaune et des étincelles qui en jaillissent, les armoiries d’Aiseau-Presles et cette phrase « Fêtons ça ensemble !».

Au bord du monde, il y a des murs, des fenêtres, des ardoises, des pierres, des briques, qui se marient, s’alignent, se croisent pour nous présenter une palette de couleurs et de formes. Une harmonie parfaite entre le moderne et l’ancien.

Au bord du monde, il y a trois câbles électriques, parallèles, accueillant régulièrement des hirondelles. Il y a un hélicoptère, minuscule, faisant le bruit d’une mobylette. Il y a le soleil, qui est filtré par les nuages, épais, et translucides à la fois, et qui, ensuite, réchauffe la main qui écrit.

Au bord du monde, il y a le village de Presles, avec sa rivière « la Biesme », sinueuse, limpide, fine, retenue par des murets de pierres. Ses deux écoles, ses maisons rustiques, un château qui reçoit les promeneurs à la période des jonquilles. Il y a « Belle Vue », la cité dortoir, avec de belles villas modernes. Il y a la cité solaire, tout en haut au bout des terres, constituées de clos aux noms bizarres et drôles.

Il y a, la route de Namur divisant le village en deux, en deux mondes, deux civilisations...

Au bord du monde, il y a, Charleroi, le pays noir de mines à charbon, d’usines, de fer qui brûle. Le pays rouge de carolos parlant vrai, faisant la fête à l’Irish Pub, dansant dans les discothèques. Le pays vert de parcs, d’arboretums, et des enfants qui jouent. Le pays arc-en –ciel de fêtes foraines, du marché le dimanche matin, du Palais des Beaux Arts à la façade en trompe l’œil. Des hommes de tous les horizons qui déambulent ça et là, parlant, pleurant, riant ensemble.

Au bord du monde, il y a la Belgique, elle parle trois langues, elle pêche le poisson à Ostende, elle fait du surf à La Panne, elle lance des oranges à Binche, elle skie à Botrange, elle émerveille à la Grand Place. Elle est le centre de l’Europe, elle ne sait plus ou donner de la tête tellement elle est occupée.

Au bord du monde, il y a le monde. Il ne voit pas qu’il est tout au bord, prêt à tomber. Des milliards d’humains y vivent. Certains prient devant un mur pendant que d’autres posent des bombes. Certains vivent dans l’opulence pendant que d’autres meurent de faim. Ils sont jaunes, blancs, noirs, petits, grands, maigres ou gros. Ils n’ont pas les mêmes dieux, quand ils en ont un. Ils ne se ressemblent pas mais sont tous pareils, tous égaux, faits de chair et de sang, Ils ressentent tous la joie, la peur, la tristesse, l’envie. Pourtant...

Le monde est sur le bord, prêt à tomber et l’homme ne le voit pas.

Valérie Sente

Je me souviens

Je me souviens…

Dans un petit village d’Ardennes ,

La maison de tante Renée.

Une seule rue appelée pompeusement

La rue Principale.

La porte de la maison : porte lourde couleur de terre

Avec sa petite fenêtre au milieu et sa poignée de cuivre.

Je suis là…enfin !

La porte s’ouvre , un petit corridor et la pénombre rassurante et chaude.

Je me souviens…

Tante Renée m’attend , toujours la même

Une femme solide , terrienne , sans âge , ses cheveux blancs ,

Le grand tablier qui couvre tout son corps.

Elle sourit, je suis chez moi.

Deux mois de vacances

Deux mois de rires, de joies, de courses avec les copains

Dans les rues du village.

Je me souviens…

Les odeurs de cuisine, la petite pièce où nous mangeons

La grande table en dessous de l’unique fenêtre qui donne sur la rue.

Les odeurs de soupe avec les légumes du jardin,

Le pain tout rond sur lequel ma tante traçait une croix avec la pointe du couteau

Avant de le couper et de le partager.

J’ai encore dans la bouche …

Le goût de la tarte aux myrtilles des jours de fête.

Je me souviens…

Les soirées douces et tièdes ,

Assises sur le banc devant la maison.

Les tâches sont finies et tante Renée se repose d’une journée bien remplie,

Moi aussi après les courses folles, le nez au vent,

Les cheveux décoiffés, les joues rouges de bonheur,

Ivre de jeux et le cœur apaisé.

La nuit tombe lentement.

Tante Renée se lève et m’embrasse

Il est temps d’aller se coucher.

Je me souviens…

Les vacances sont finies.

Le cœur lourd , la perspective du retour…

Vers le gris , le sombre, les usines de la région de Charleroi,

La monotonie des jours,

La maison sans jardin,

La tristesse du moment où on écrit le mot fin.

Papa est là, nous repartons.

La rue Principale dans l’autre sens.

Tante Renée referme la porte,

Elle va s’asseoir dans le fauteuil, tout à côté du poêle à bois

Et, les mains sur les genoux

Immobile pour un moment

Elle se souvient

Liliane Joseph

Le petit pont en bois

Petit pont : sol en planches de sapin et parapets faits de rondins. En dessous, coule un ruisseau, l’Eau Blanche.

Je m'y rends bien souvent, à n'importe quel moment de la journée, quand l'envie me prend d'aimer la solitude. Alors, je m'allonge sur les planches chauffées par le soleil. Je ferme de temps en temps, les yeux pour mieux percevoir la vie qui s'écoule sous mon corps étendu. J'écoute le roulis de l'eau puis je me roule sur le côté pour voir passer quelques poissons-chabots frétillant dans l'eau.

Et puis, parfois, j'enlève mes escarpins et pieds nus, je me place dans le cours d’eau munie d'un bassinet rouge tout déteint et d'un modeste filet tout rouillé, legs d’un voisin, un vieux pêcheur. Je pars en quête de ces étranges poissons à moustache. Ils sont vifs mais je le suis aussi et je les attrape, les glisse aussitôt dans ma bassine. Je suis fière, je suis une amazone en chasse de nourriture mais pas encore assez affamée que pour les dévorer.

Quelque fois, dans ma précipitation belliqueuse, je glisse et me retrouve le postérieur dans l'eau. Je me redresse aussitôt, jette un œil autour de moi. Il ne faut pas que d'autres aperçoivent la guerrière en mauvaise posture. Il y va de sa dignité ! Et puis, rassurée, je ris de plus belle, je trépigne dans l'eau fraîche, m'éclaboussant encore et encore. J'aime sentir les gouttes d'eau sur mon corps embrasé par tant de batailles victorieuses. Rafraîchie, je reprends mon bassin et évalue mes conquêtes. Ils sont là, tourbillonnent et s’entrechoquent, ils ont l’air effrayé. J'éprouve alors un certain malaise de les garder ainsi en ma possession. Je suis une amazone, peut-être, mais un peu trop sensible et je décide donc de rendre à la rivière, ses occupants fluviatiles.

Le vent se lève, agit sur ma conscience.

Mon éveil capte un souffle de terreau mêlé de résine porté par le va-et-vient des branches de sapin se balançant au gré de la brise.

Je laisse le vent emporter toutes mes tensions, toute mon imposture, l'effet est libératoire.

Je ferme les yeux pour mieux percevoir la vie qui s'écoule sous mon corps étendu.

Françoise Nisolle

Jusqu’au bout de la jetée

La femme marche et se souvient de ce passant qui se penchait pour se laver les mains au ruisseau.

Eau de la mer, eau du ruisseau, purificatrice.

La femme ne veut pas quitter l’eau des yeux,

ses reflets changeants et le souvenir lancinant de cet homme penché sur le ruisseau pour se laver les mains.

Des mains pleines de sang.

La femme ne peut échapper à ce souvenir,

peut-être la réponse se trouve-t-elle au bout de la jetée pierreuse, bloc de pierre gris et blanc comme les pierres de ce ruisseau,

ce ruisseau où il y avait un passant

et l’eau est devenue rouge, rouge-sang.

Marie-Anne Istasse