Comme j’ai 58 ans, c’est une
longue histoire...
Je suis né à la fin des années ’40.
J’ai toujours été très sensible aux choses qui se passent dans la société dans laquelle je vis. Depuis la fin des années ’60, j’ai connu d’énormes périodes de mutation, et j’ai beaucoup fonctionné en rapport avec ces choses extérieures.
Pendant 20 ans, j’ai été correcteur et collaborateur culturel dans un journal de la région.
J’ai été confronté, à l’atelier de ce journal régional, à une très grande transition, qui m’a beaucoup marqué : le passage de l’imprimerie au plomb au début de l’informatique.
A l’époque, cela signifiait changer de type de vie sociale. Le syndicat était encore très actif, le militantisme battait son plein. Je me suis retrouvé délégué syndical. Mon rôle a été d’assurer, au niveau socio-humain, la transition des gens qui travaillaient avec le plomb (les typographes, les clavistes et les metteurs en page) et qui se retrouvaient, du jour au lendemain, avec du papier et une paire de ciseaux. J’ai vu des choses très tristes. Personne n’était préparé à ce changement ; il n’y avait plus de politique sociale, parce que la politique sociale existe quand l’outil est lourd. Mon rôle était donc d’assurer cette transition, et de défendre le cas des ouvriers qui « ne s’y retrouvaient plus ». Donc, les gens qui étaient dans une fin de carrière.
Après 20 ans de travail, à la fin des années ’80, j’ai dû quitter le journal. C’était devenu insupportable de travailler. A cause de la restructuration, d’une part, et puis, parce que mon travail syndical avait été très engageant… J’étais de toute façon devenu indésirable.
J’ai travaillé un petit peu chez Dupuis, après, comme correcteur.
Ensuite, j’ai monté une petite société de correction et de secrétariat d’édition, qui a tourné pendant trois ans. Je faisais surtout des corrections pour les derniers grands éditeurs qui existaient encore, je travaillais beaucoup plus sur les écritures comptables que sur la littérature ! Mais les retombées de l’introduction de l’informatique dans la presse et dans l’édition, dans le papier, plus généralement, ont été dures, parce que les maisons d’édition se sont restructurées, avec nécessairement moins de personnel. Et je me suis fait rattraper par le fisc et toutes les contraintes de la vie économique. J’ai fermé ma société.
A la fin des années ’80, le contexte carolo est dur. C’est l’apparition de l’héro. Les choses se glacent tout doucement. On constate la disparition de la culture, la disparition de la vie socioculturelle...
Mais aujourd’hui, je peux dire que tous les problèmes sociaux et économiques que j’ai rencontrés ont fait que j’ai eu une activité culturelle underground assez intense.
J’ai participé avec des amis, en 1984, au groupe « Puzzle », dont il n’y a plus aucune trace maintenant à Charleroi. 28 artistes se sont réunis pour une grosse exposition au Palais des Beaux-Arts, dans une veine plutôt néo-expressionniste. Il y avait une bonne quinzaine d’artistes de Charleroi, et des amis bruxellois… Ce sont les Bruxellois qui ont fait carrière…
J’écrivais aussi un peu à gauche à droite, sur les gens que je rencontrais, des artistes, des musiciens. Je n’étais pas critique, je n’aime pas le jugement. J’essayais plutôt d’écrire ce que je percevais. C’était des espèces de chroniques.
J’étais manager de groupes de punk, j’ai organisé des concerts de rock, j’ai créé « Charleroi Jazz Action »…
Je me suis retrouvé, finalement, multidisplinaire. A tel point que quand j’ai exposé en ’84, j’avais dit « peindre pour ne pas écrire. Ecrire pour ne pas peindre ». J’étais quelque part dans l’anarchie positive…
Ce serait impossible de refaire ça aujourd’hui dans la région. La vie sociale s’est complètement virtualisée. Le vécu de la rue n’a plus une valeur d’échange.
Les années 90 commençaient, je me suis donc retrouvé dans une espèce de désert culturel. Il y avait déjà une société culturelle à deux vitesses : ceux qui vivaient la culture par nécessité, et ceux qui l’utilisaient comme une espèce de confort. La limite entre les deux est très claire.
Et les choses se sont encore durcies. A cause, notamment, de l’immigration, un autre système de valeur apparaît. Dont la communication commençait doucement à se faire, mais pas encore au niveau administratif et confortable. J’étais relativement désespéré… C’étaient des années épouvantables.
Alors j’ai décidé d’ouvrir avec un ami une bouquinerie près de la Place du Jeu de Balle, à Bruxelles en ’90. C’était aussi une galerie d’art. Alternative, parce qu’elle ne fonctionnait pas sur le système économique. J’ai ensuite été faire un petit tour en France. J’ai fait les foires, les brocantes, … Avec mes bouquins sous le bras. En ’95, ’96, je travaillais avec un ami bouquiniste, à Louvain-la-Neuve.
Je suis parti aux Etats-Unis en ’97, rejoindre un ami qui était déjà là-bas. Et à mon retour, j’ai commencé à faire mes petits livres.
J’habitais à l’époque à Pry-lez-Walcourt. Comme j’étais à la campagne, je ne sortais plus de la même façon en ville - où, en fait, il n’y avait plus grand-chose culturellement, à part quelques concerts. Il n’y avait plus la possibilité de rencontrer d’autres artistes -, alors, j’ai travaillé chez moi. Je peignais, je dessinais. Parfois des peintures à quatre mains, avec un ami, Benoît Piret. J’écrivais. Toujours dans ce domaine de remise en question par rapport à la créativité. C’est peut-être une manière pour moi de garder mon intégrité…
Je me suis lancé naturellement dans mes petits livres. J’ai commencé à les faire de manière très empirique, grâce à l’outil informatique. Et au fur et à mesure que le temps passait, que des amis venaient dans mon petit village, on a commencé à fabriquer des petits livres, du début à la fin. Avec, toujours en tête, une économie de moyens.
On travaille en effet de la façon la plus économique possible. Parce que la question était là : comment quelqu’un qui est au chômage peut-il arriver à entretenir sa spécificité professionnelle, peut assumer sa créativité et peut se donner les moyens de le faire ? Il y a une espèce de magie dans cette économie de moyens, dans le respect de ma globalité intérieure.
Tous ces petits livres sont faits avec des gens que je rencontre. Il y a des gens qu’on connaît, d’autres qu’on ne connaîtra jamais, que j’ai rencontrés au fond d’un bistrot. Et avec qui je n’ai pas discuté sexe ou football… mais écriture. Tous ces petits livres sont en fait un document sociologique sur ma vie culturelle proprement dite ! Chaque petit livre a une histoire. Si on me donnait le temps, j’écrirais l’histoire des petits livres…
En 2000, il y a eu une espèce de miracle : le responsable de la réserve précieuse du musée de Mariemont s’est intéressé à mon travail. Il m’a demandé d’exposer dans « Féerie pour un autre livre ». Il m’a donné une petite salle où j’ai pu faire une installation. C’était important pour moi, parce qu’il m’intégrait dans la production internationale d’artistes pratiquant les livres-objets. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai précisé que je n’avais pas fondé une maison d’édition : je fabrique des livres.
Je suis un artiste comportementaliste : c’est mon comportement qui est une œuvre d’art.
En janvier 2006, à la Maison du Livre, c’est le début de mon dernier travail : de janvier 2006 jusque fin 2009, je fais une performance de 300 titres, chacun étant fabriqué en 15 exemplaires numérotés. Le but, c’est l’accumulation. A partir du moment où il y a accumulation, il y a phénomène. A partir du moment où il y a phénomène, l’intérêt est de voir comment les gens peuvent interpréter. Et comment moi je me positionne par rapport à l’interprétation des gens. Moi ça me permet, à l’âge où des gens se mettent à penser à leurs pantoufles, de rester dans quelque chose de communicationnel, de relationnel, et de le mettre en scène. Dans 3 ans, il y aura 300 titres, que je range dans des petits étuis. Et ça fera plus ou moins un mètre de bibliothèque. La collection sera considérée comme une œuvre d’art.
Les livres existent en tant que tel. J’essaye de travailler avec un maximum de papiers de récupération, pour que ça me coûte le moins cher possible. Je les couds. 40 exemplaires par semaine. C’est un travail minuscule et monumental à la fois. Moi je prends mon plaisir dans le choix du papier, dans l’installation. 300 petits livres suspendus à des fils de pêcheurs… Les gens créent l’exposition par les mouvements de spectateurs qui deviennent lecteurs, les livres bougent, et ce n’est jamais la même exposition. Dans un labyrinthe de lecture.
Ces petits objets sont exempts de tout amidon de culture… parce qu’on y arrive vite, à la sacralisation de l’objet, dans le domaine de la culture…
La première forme de culture, c’est celle qu’on a. L’idéal, c’est d’arriver, quelle que soit sa culture, à se reconnaître soi-même, puisque c’est de plus en plus difficile d’être reconnu par les autres...
Ça m’arrive de rencontrer des gens qui ne sont pas définis dans leur culture. Mais j’entends, quand ils parlent d’eux-mêmes, quand ils racontent leur histoire, s’ils sont « conscients de leur culture » ou s’il s’agit d’une culture empruntée, pleine de principes. Je suis très sensible aux gens qui parlent d’eux. Je suis très attentif quand quelqu’un parle de ce qu’il est, ou même de ce qu’il a fait, beaucoup moins de ce qu’il fait. L’action dans le moment présent n’est pas très importante.
Donc, la culture, c’est d’abord se reconnaître soi-même. La culture est intérieure. Ça veut dire que si tu apprends à t’écouter, tu peux apprendre à écouter les autres.
La deuxième forme de culture, c’est la culture apprise, qui rime avec « mauvais souvenirs ». Parce que le plaisir de la vie, le plaisir sensoriel de l’enfant, il est là avant l’école. Avant d’aller à l’école, on sait dessiner ! Mais cette culture-là fait aussi partie de la vie… On peut se dire que la culture apprise peut être mal intégrée, avec des problèmes d’apprentissage… mais, attention, il ne faut pas faire de la dichotomie non plus !
Après la culture intérieure, et la culture telle que tu l’as intégrée, il y a les expériences. Les expériences, c’est intéressant quand ça sert à éviter que la culture passe après le marketing. Malheureusement, aujourd’hui, la culture est parfois événementielle. Ce n’est plus une expérience.
Si tu vas chercher ta place à Forest National, par exemple, tu es protégé par une structure de concert. Tu ne fais plus que participer à l’événement, même si tu prends ton pied. C’est vrai que je me souviens du concert des Stones quand j’étais jeune, ça fait partie des plus beaux souvenirs de ma vie ! Mais, quelque part, j’aurais préféré les voir au Blues ! Ça aurait été un accident…Un moment où l’on s’est mis en danger.
L’expérience participe d’une émotion, d’un plaisir, de quelque chose de senti.
Ce que j’aime, c’est l’inattendu, le risque. Le côté émotionnel. Sans l’émotion, il n’y a pas d’expérience. Il y a tellement de choses informelles qui se passent dans la vie que la culture est beaucoup plus large qu’on ne le croit ! Tout ce qu’on peut expérimenter, c’est une forme de culture.
Il y a un rapport affectif, émotionnel. Ça fait partie du désir. Et le désir, c’est la révolution. Comme dirait Daniel Bensaïd dans son livre "Résistances" (Fayard, 2001), la révolution fait comme la taupe. On ne sait pas quand elle rentre, on ne sait pas quand elle sort. Mais elle fait ses galeries.
C’est la culture de la pauvreté. Il y a tellement de gens qui ont connu la misère… Il y a maximum quatre générations à Charleroi : la première était en sabots, la deuxième à l’école, la troisième a géré les sous et la quatrième les a dépensés.
C’est une ville pauvre où les gens sont frileux.
C’est lié au fait que le social ne génère pas la culture. On ne remplace pas la force de travail par le social et les éducateurs.
La région est obligée de fonctionner selon certains critères : en amont, tu as quand même des critères culturels qui n’appartiennent pas seulement à la région, mais au pays, à l’Europe du Nord. Et tu as ces critères culturels-là qui sont en rapport avec le pouvoir, puisque c’est le pouvoir qui donne aux gens le moyen d’exister. Ce qui veut dire que, quand culturellement il y a des choses qui ne se passent pas dans une région, c’est qu’il y a au départ une volonté politique de ne pas le faire. Je veux dire que c’est délibéré que, politiquement, il y a des choix qu’on ne fait pas. Parce qu’on n’est pas sûrs qu’ils sont porteurs. Il y a un manque de désintéressement. Or s’il y a des causes humanitaires dans le monde, il y a des causes humanitaires au niveau régional, dans le culturel !
Mes deux grandes souffrances carolorégiennes, c’est la disparition de la spontanéité musicale dans les cafés ; il y a une cinquantaine de nationalités présentes à Charleroi et il n’y a même pas une maison des musiques du monde ! Alors qu’on peut changer les formes de musique… Pour écouter du rai, je suis obligé d’aller à la mosquée à Marchienne !
La deuxième souffrance, c’est le problème des Arts Plastiques. Le travail plastique demande un travail de fond. Il faut travailler sur le répertoire, les communications. Il faut installer un langage. L’art n’est pas occupationnel. C’est une question de survie. C’est un véritable comportement de recherche artistique qui manque à Charleroi.
Le vide complet ! Mais l’espérance entretient le rêve ! L’espérance, c’est apprendre à trébucher sur des ruines…
Propos recueillis par Julie Wauters
14 mars 2006