Je suis né en février 1972.
Mon parcours a été assez chaotique au niveau scolaire. Je n’ai jamais été très intéressé par les études, et je me suis beaucoup cherché cette période-là, parce que je n’avais pas vraiment de but précis. Tout ce que je voulais, c’était faire du sport. J’étais un passionné de foot et de cyclisme, tous mes intérêts tournaient autour de la sphère sportive, j’étais même assez fanatique, à l’époque. Puis je me suis rendu compte que ce n’était pas ça qui me convenait…
À la fin de mes secondaires, j’ai eu envie de devenir professeur d’histoire. J’ai toujours été attiré par l’histoire contemporaine et tout ce qui tourne autour de la propagande. Et, après mes humanités à rallonge, j’ai fait une année d’histoire à l’UCL. Mais, là, j’ai pris conscience que je n’étais pas non plus fait pour ça. Ni pour cette ambiance de cours, ni pour cette perspective universitaire à sens unique. Je me voyais mal devenir un robot, à rentrer dans un concept assez rigide.
C’est alors que je me suis retourné - un peu par dépit, parce que je n’avais plus envie de kotter ; j’avais été dégoûté par la vie de là-bas, qui me paraissait très artificielle -, vers le graduat en communication à l’IPSMA.
L’IPSMA m’a plu tout de suite : j’ai rencontré des gens qui me correspondaient, j’ai beaucoup aimé l’ambiance des cours, grâce à cette approche très humaine des choses étudiées. Ces études m’ont capté tout de suite.
Beaucoup de perspectives se sont ouvertes à moi à cette époque ; jusqu’à mes 18 ans, je n’avais jamais été très intéressé par la culture, et j’avais lu très peu… C’est dans le cadre de mes études que, en étant jury des jeunes du festival de Namur du film francophone, j’ai senti que je voulais me diriger vers le milieu artistique, au niveau de l’organisation. Je ne me suis jamais considéré comme un artiste – d’ailleurs, je déteste cette notion -, par contre, j’ai une certaine attitude qui me permet de développer des connexions par rapport à plein de gens…
Au sortir des études, on a créé, à trois, les « rencontres estivales des lettres belges », qui sont devenues par la suite « Livresse », dont on fête la dixième édition cette année. Ce festival ne pouvant pas me payer, j’ai trouvé un autre emploi, j’ai déménagé et quitté un espace rural pour un espace citadin.
En 1993, j’ai participé au redéploiement une petite bibliothèque à Frasnes-lez-Gosselies (aux Bons-Villers) qui marche aujourd’hui très bien. Une bibliothèque qu’on a voulu remplie de bandes dessinées et de romans contemporains.
De là, on m’a donné l’opportunité de travailler dans une asbl d’insertion sociale à la Commune. J’ai créé des projets avec très peu de moyen, mais avec la volonté de faire du répondant en terme de population locale, parce que cette population est très peu habituée à recevoir des choses qui sortent un peu de l’ordinaire par rapport à ce qui est exposé généralement dans les villages, avec tous les stéréotypes que ça véhicule.
Puis je suis parti à la communication de la Commune de Les Bons-Villers, pendant 3 ans.
Maintenant, je travaille sur un projet de développement culturel, qui s’appelle le « Contrat de Pays de Geminiacum », qui regroupe les Communes de Pont-à-Celles et des Bons-Villers. C’est un projet d’envergure, qui vise à l’élaboration d’un tissu culturel, d’un réseau entre l’associatif, le culturel et les intermédiaires privés. Par ce biais, on a développé le soutien aux organisations, les productions comme un périodique trimestriel culturel qui s’appelle le « Relais » et un autre périodique, plus axé sur les écoles, qui s’appelle le « Gemini ».
A côté de ça, je m’implique bénévolement dans un collectif qui gère le lieu « 3Destructure », à Marcinelle. C’est une tout autre aventure, mais ça me permet de visiter d’autres terrains, comme ça, et de rencontrer des gens tout à fait différents, et d’avoir une ouverture que je n’aurais peut-être pas si je ne travaillais pas là…
Je pense que c’est un endroit assez exclusif et original en Communauté française.
C’est la dixième édition. Au départ, c’était un projet étudiant… on était trois. Les autres sont partis, je suis resté seul. Puis Nicolas Chevalier (ndlr : Nicolas Chevalier travaille à l'asbl 3Déstructure, à Marcinelle. Il a été également interviewé par l’Agence culturelle de Sambraisie) m’a rejoint. On est restés très longtemps à deux. C’était lourd, à cause de l’organisation qui prenait de l’ampleur ; à partir de 2000, on a élargi nos activités aux arts plastiques, aux concerts…
En 1998, on a changé de nom, on a invité des auteurs étrangers, pour la plupart français. On savait dès le départ qu’il fallait se diversifier, et ne pas traiter seulement de la littérature. La littérature, ce n’est pas comme le cinéma ou la musique, il faut aller chercher les gens. Ce qui fait que en terme de fréquentation, c’est un peu autre chose que les festivals plus traditionnels et généralistes. Donc, là, on a décidé d’investiguer d’autres espaces, qu’ils soient d’exposition, plastiques, musicaux… Tout en gardant la cohérence par rapport à ce qu’on voulait projeter au public.
On a vraiment pris notre envol en 1999. On a amené des auteurs de tous les continents. Il n’y a que les pays de l’Est qu’on n’a pas encore explorés. On voulait proposer au public autre chose que ce qu’on trouvait en magasin, ces livres au kilo… On voulait proposer une vision totalement subjective de ce qui se fait en création littéraire et éditoriale. L’insertion de la BD dans la programmation était aussi importante, puisque ça a permis de décloisonner les gens, même si on traitait du polar, de la poésie…
Et puis, on a toujours eu l’idée d’investir des lieux qui nous paraissaient intéressants. On a eu l’opportunité de développer une édition à l’amicale Solvay de Charleroi, en partenariat avec l’ULB. A partir de là, on a voulu s’implanter dans d’autres endroits, et en 1999, on a investi le Musée de l’Industrie à Marchienne-au-Pont. Et là, on a eu des concerts, des DJ’s,. L’endroit était magique, c’était une cathédrale de fer. Ça fait maintenant 3 ans qu’on est sur le site de 3Destructure, à Marcinelle. On l’a apprivoisé, modifié.
Ce qu’on ne voulait pas, c’était tomber dans un festival où les auteurs signent leurs bouquins, dans le plus grand des sérieux. Livresse a toujours été un univers festif, on a privilégié le développement de bar, ça dure jusqu’aux petites heures tous les jours. Ça permet aussi d’avoir une autre perspective sur le travail des gens. Les auteurs sont au bar, dans une ambiance totalement différente. Ils sont un peu déstabilisés, ils rencontrent le public, ils restent sur le site. Il faut qu’ils s’imprègnent aussi de ce qu’on veut transmettre au public. Ça me paraît essentiel.
On a toujours été à contre-courant de ce qui se faisait, on a toujours pris des risques énormes, en totale indépendance. On n’est pas sous l’emprise d’une maison d’édition qui va nous imposer ses auteurs, et tous les auteurs qu’on invite, on le fait toujours sur fonds propres. Ça nous a permis de garder une équité par rapport à notre éthique. Notre librairie est tout à fait spéciale : on y ressort parfois des auteurs qui vendent peut-être trois livres en Belgique, mais qui nous paraissent essentiels…
10 ans, ce n’est pas nécessairement un anniversaire, c’est un passage. On se remet en question chaque année, et si on se rend compte qu’on a fait le tour de la question, on se tournera vers autre chose… On n’est pas liés à la manifestation, le tout c’est de ne pas se lasser, et de ne pas lasser le public. L’intérêt est croissant par rapport à l’audience…
Je n’ai jamais été un théoricien de la culture. Je trouve que ces notions sont assez vagues. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre les gens face à de nouvelles perspectives. Même si c’est un peu naïf et utopique, je crois que ce qui est important, c’est d’essayer de rendre les gens heureux. Il faut qu’ils gardent quelque chose de cette rencontre avec la culture. Mon rôle, c’est créer le lien et offrir peut-être les opportunités pour que les choses puissent se concrétiser. Ma vision culturelle, c’est par rapport à la transmission.
Je suis très radical envers moi par rapport à ce que je veux proposer, ou faire découvrir aux autres. Quand je fais venir quelqu’un pour Livresse, ou même pour le « Contrat de Pays de Geminiacum », je ne me pose pas la question par rapport au public, mais par rapport à moi.
Je trouve qu’on essaye de définir trop de choses, et peut-être que ça fige les gens, d’essayer de les faire rentrer dans un moule… Ce qui est sûr, c’est que la culture, c’est toujours le plaisir d’être ensemble, de partager, d’être ouvert, perméable à plein de choses.
J’ai eu la chance de pouvoir évoluer dans un milieu où on m’a fait comprendre la valeur d’être modeste par rapport à ce qu’on fait. Peut-être que moi aussi, d’ailleurs, je suis trop modeste. Je trouve que « chacun a sa chance », même s’il y a des choses que je réfute. Je ne suis pas sacralisateur, ni de lieu, ni d’endroit. C’est pour ça que je prends mes distances avec la notion d’artiste. Des personnes qui se prennent pour des gens exceptionnels parce qu’ils couchent sur papier des mots… j’ai toujours eu du mal de voir des gens qui se prennent pour des stars…
Mon rapport à la culture, ce sont des images, des visions. Ce sont des détails qu’on me raconte ; ce ne sont pas nécessairement des choses que je vis globalement. Ce sont plutôt des flashs.
Ça fait partie intégrante de ma vie, je ne parle même plus en termes de rapports. Ce sont des choses qui me paraissent naturelles. Je pense qu’on peut s’intéresser à tout. Même si j’essaye de me concentrer dans mon boulot sur des choses que je cerne.
C’est important aussi de pouvoir jouer sur la singularité de chacun, et sur ce que chacun peut apporter. Je suis très partisan des démarches collectives… l’interaction entre les personnes me paraît essentielle pour faire avancer les choses. C’est la liberté que l’on donne aux autres qui donne un résultat.
C’est la même chose pour les lieux : il faut changer d’endroit, amener les personnes près des « petits lieux ». Dans les territoires ruraux, c’est souvent considéré comme réservé au troisième âge. Alors qu’il faut avoir des implications là-bas… Tout en s’entourant de personnes.
Pour moi, ce qui est vraiment important, c’est essayer de créer quelque chose de compact, même si chacun a ses particularités. Ce n’est pas inopportun d’aller voir ailleurs et de rester modeste. Il ne faut pas avoir cette vision utopiste des choses qui nous dirait de travailler tous dans un même ensemble… ce n’est pas nécessairement possible. Mais en tout cas, des collaborations éparses qui permettent de déboucher sur d’autres choses, c’est bien…
Cette notion de centre culturel, d’endroit-phare, à ce propos, je pense qu’elle épuise tout le monde. Je suis vraiment pour une vision plus large. On parle souvent de manque de projets culturels, mais je pense au contraire qu’il y en a plein. On ne les écoute pas assez. Qu’ils soient en institution ou pas…
Je pense qu’un déclenchement culturel, ça se façonne avec d’autres.
Je trouve qu’il y a deux trois ans d’ici, pour trouver quelque chose à faire les vendredis et samedis soirs, il fallait se lever tôt, et qu’aujourd’hui, il y a au moins cinq rendez-vous par week-end. Je pense qu’il y a aussi une diversité de choix qui devient intéressante. Il y a une diversité, peut-être qu’avant, elle était plus dans les cafés… Aujourd’hui , elle est dans d’autres lieux. La ville a des ambitions pour des nouveaux lieux.
Ceci dit, je trouve que les acteurs sont peut-être encore trop isolés. Même si on ne peut pas collaborer avec tout le monde. La notion de réseau n’est malheureusement pas très développée à Charleroi. Peut-être parce que ça n’intéresse personne ou que les opportunités ne sont pas créées ?
On ne vit pas dans une région facile, Charleroi est relativement pauvre… Mais il y a du potentiel, et c’est pour ça qu’on se bat pour Livresse. On nous a proposé d’aller à Mons, à Bruxelles. Mais on est tous carolo, donc, on ne voit pas l’intérêt de partir d’ici… Ici, on a des relais, on a nos affinités. On n’a pas d’affinités avec une ville simplement parce qu’on la trouve belle… On n’a pas voulu se fourvoyer, se laisser approcher par les sirènes qui nous disaient « si vous allez ailleurs, vous aurez plus de monde ». Le monde pour nous n’est pas nécessairement la priorité. Même si ça fait plaisir d’avoir un public.
Notre approche du public est envisagée sur le long terme. On commence à faire les choses régulièrement. Il y a tout un travail de fond !
On constate qu’il y a à Charleroi une compétition, une pression, une définition qui passe par le rapport aux autres villes wallonnes, comme Liège ou Mons.
A Pont-à-Celles et aux Bons-Villers, le public change. C’est un public qui s’est installé, venant des villes, drillé à l’offre culturelle importante. Donc, on peut se dire qu’il y a un déclencheur de culture grâce à ce nouveau public. Chacun a son potentiel. Même s’il faut être conscient de ses lacunes.
Il faut avoir une ambition élevée dans tout ce qu’on fait… c’est ça qui donnera le change.
Propos recueillis par Julie Wauters
24 mars 2006