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Interviews

Nathalie Caccialupi

Nathalie Caccialupi, animatrice-directrice du Centre culturel d'Aiseau-Presles, teinte de sa recherche de sens toutes les activités qu'elle programme au sein de son institution.
Rencontre avec une jeune femme qui prône la culture comme un espace de rencontre, de réflexion, et d'investissement.

Portrait

Je suis animatrice-directrice du Centre culturel local d'Aiseau-Presles depuis bientôt huit ans.

Je suis originaire de Fontaine-l'Evêque, où j'ai fait mes études à l'Athénée royal. Après ça, comme j'avais envie de voyager, je me suis inscrite à l'IHECS pour devenir journaliste. Et je me suis retrouvée dans la presse locale, à Charleroi, et j'ai voyagé dans un rayon de 15 kilomètres (Rires) ! J'ai travaillé là-bas pendant 3-4 ans.

Puis, après quelques petits boulots à droite à gauche, j’ai postulé au centre culturel d’Aiseau-Presles ; un poste à mi-temps s'ouvrait. Depuis, je n’ai plus bougé !

A côté de mon travail, je fais du théâtre, avec la « Compagnie Beauport ». Cette compagnie, que j’ai créée à l’Athénée avec des étudiants, tient encore une grande place dans ma vie à l'heure d'aujourd'hui. On était soutenus par un professeur de français qui s'appelait Jean-Claude Beauport. C'est avec lui qu'on a eu le goût du théâtre. C’est un beau cadeau qu’il nous a offert… Et quand Jean-Claude est décédé, en son hommage (on avait 16-17 ans), on a baptisé notre groupe la « Compagnie Beauport ».

Parallèlement au théâtre, j'avais envie de faire encore d'autres choses… J'avais envie de faire des arts plastiques. Et j'ai rencontré Violante Crucifix. Globalement, je pense que les arts, la culture, c'est une question de rencontres. Une espèce de magie...

Je ne sais pas dessiner, je n'ai jamais pris de cours, je n'ai jamais été à l'académie. Alors je me suis acheté une boîte de pastels, je me suis acheté des gommes, j'ai acheté des gouges, j'ai sculpté des profils d'Espagnols sur des gommes. Et puis, j'ai acheté sur des brocantes des vieux magazines, et je me suis mise au collage. C'est très pratique pour moi, puisque tout est déjà dessiné... il n'y a plus qu'à rassembler les éléments pour leur donner du sens !

J'ai exposé dernièrement à la Maison pour Associations, avec les Têtes de l'Art. J'ai exposé des « vieux trucs », parce que, pour le moment, je ne travaille plus. Mais ça me fait toujours plaisir, même si ce n'est pas facile. Je pense que tu travailles pour toi-même, d'abord. Quand on t’offre la possibilité d'exposer, tu te reposes la question de savoir si c'est pertinent, si ce que tu as créé va avoir du sens pour les autres. Mais si tu te poses toujours cette question, tu n'exposes jamais… Donc, il faut se dire « si je l'ai fait, pourquoi ne pas l'afficher ? ». Avec, bien sûr, en toile de fond, le fait que ça doit rester un plaisir.

C'est comme quand tu programmes un spectacle dans ton Centre culturel, tu te poses la question de savoir si ça peut plaire à ton public, mais tu le fais d'abord pour toi-même, et si là, tu trouves du sens, alors tu te demandes comment tu peux expliquer ce sens aux spectateurs. La question est celle de l’encadrement du public. En sachant que ce public n'ouvre pas spécialement les mêmes portes que toi à la fin.

Être toujours à la recherche de sens, c'est ça l’important, la question essentielle. Induire des choses, créer des espaces, des réflexions. Titiller. Titiller dans la tête, et puis dans le coeur. Ce n'est pas une question d'intellectualiser ce qui se passe. C'est une question d'essayer d'agir sur les gens, pour qu'ils se posent la question du sens qu’ils donnent à leur vie.

Si je fais de la diffusion, puisque ça fait partie des missions d'un centre culturel, il y a bien le côté loisir, détente, mais je me demande toujours comment, à partir de quelque chose, je peux amener les gens à se poser des « vraies questions » sur autre chose. Quand je propose un spectacle, je fais toujours un petit mot, où j'explique pourquoi ce spectacle est là, à Aiseau-Presles. J'explique souvent que c'est une question de rencontre, de coup de coeur. Je partage à chaque fois quelque chose de très intime avec le public. C'est important de dire pourquoi ce choix a été fait.

C’est la même motivation au niveau de l’animation, de l’éducation permanente.

Travailler dans un Centre culturel, pour moi, c'est conduire les gens, les accompagner. Surtout pas les diriger. C'est pour permettre aux gens de pouvoir agir autrement.

C'est comme quand tu es sur une autoroute, tu traces. La route, tu la connais. Tu ne vois pas ce qui se passe sur le côté, à cause de tes oeillères. Et puis, tu lâches prise. Et tu te rends compte que sur le bord de la route, tu as plein de chemins que tu peux prendre, toutes ces autres destinations qui sont peut-être plus importantes pour toi que la première. La culture, c'est une manière d'ouvrir des portes et des fenêtres.

Définition de la culture

La culture, ça dépend de qui on est. Ça dépend si on habite à la ville, à la campagne. Ça dépend de sa famille, de son bagage, de ses études. Ça dépend si on a un jardin ou si on n'en a pas ; si on a une voiture, ou pas. Et si on a une voiture, ça dépend si on la lave toutes les semaines ou pas. Ça dépend de si on a un chien ou si on a un chat. Chacun a sa définition. Selon qu'on agit dans un groupe folklorique, au théâtre national, ou au chômage... c'est pour ça que je dis que ça dépend de qui on est, au quotidien.

Mais la vraie question, ce n’est pas « qu’est-ce que la culture ? », ce serait plutôt : « avec tout ce bagage, comment vit-on notre culture ? ». Qu'est-ce qu'on en fait ? On la vit comme un divertissement, on la vit une fois par mois par le biais de son abonnement de théâtre ? On la vit trois fois par semaine au cours de piano ? On la vit en regardant les émissions à la télévision, ou au journal parlé ?

Si on vit vraiment la culture, ça veut dire qu'on la pratique au quotidien. Ce n'est pas quelque chose de ponctuel ou de régulier. Ni des rendez-vous hebdomadaires. Ça ne doit pas être un rendez-vous. On n'a pas rendez-vous avec la culture. Enfin, moi, je n'ai pas rendez-vous avec la culture, dans la mesure où la culture, elle est partout dans ma vie, tout le temps. Elle ne commence pas le matin quand j'arrive au bureau...

La culture, c'est avoir des pratiques. Et ces pratiques te conduisent à réagir à tout ce que tu entends à la télévision à tout ce qui se passe autour de toi. La culture, c'est un espace de sens. On ne réfléchit pas assez, on se laisse trop aller à la facilité.

L'apport de la culture dans ma vie

L'apport de la culture dans ma vie, c'est de me dire, justement, que je vais continuer, que je vais poursuivre. Le fait d'être complètement « dans la culture », va me donner, j’espère, l’énergie nécessaire pour poursuivre dans ce sens et transmettre le plus largement possible. Ça ne doit pas s'arrêter.

Il y a des gens qui pratiquent une certaine culture avec lesquels je ne suis pas du tout d'accord. Parce qu'il n'y a pas de réflexion, de remise en question. Il n'y a pas un brassage d'idées. C'est une pratique passive. Ça ne m'apparaît pas comme quelque chose d'efficient. Il faut être dedans, s'impliquer.

Pour moi, on ne peut se contenter de dire « je fais partie d'une troupe de théâtre amateur ». Il faut s’investir ! Il faut se demander comment on envisage ce qu'on va offrir à un public. Il faut la notion de plaisir... Il faut respecter ses affinités littéraires, il faut pouvoir se demander si on joue avec des costumes d'époque, lorsqu’on joue un Molière. Alors seulement, on arrive à provoquer des fractures, des ruptures, pour envisager autrement ce qui semble établi. Et là, on est créatif. Là, quand on se pose toutes ces questions, c'est beaucoup plus jouissif que de se limiter à l'étude de tirades par cœur !

C’est aussi pour ça, parce que je crois qu’il faut s’investir, que je suis extrêmement proche de mon public ; j'agis dans mon quartier. Je ne suis pas animatrice de rue, ni de quartier, je suis dans mon bureau, dans mon Centre culturel. Mais jamais je ne vends mon produit culturel, j’offre des moments. Des moments qui en engendreront d'autres.

Mon public est toujours différent. Il y a des gens qui reviennent très régulièrement, aussi bien pour une exposition que pour du théâtre ou de la musique. Ils viennent parce qu'ils partagent un moment donné. Je ne les connais pas, je ne sais pas ce qu'ils font dans leur vie. Mais quand ils sont là, ils savent pourquoi. Ils connaissent l'objectif. Et donc, il y a quelque chose qui est induit, et qu'on partage ensemble.

A côté de ça, il y a toujours des nouveaux. Ils sont souvent surpris de l'accueil. Il y a quelque chose au niveau de l'accueil qu'on choie vraiment. Ce qui fait que le rapport, tout de suite, est différent ! Il y a un réel contact entre l'artiste, le public et l'équipe. On reçoit des invités. Ce n'est pas un matériel qu'on met à la disposition.

Il y a aussi plein de gens qui habitent dans l'entité et qui ne savent pas qu'il y a un Centre culturel près de chez eux ! Mais il ne s’agit pas une question de toucher un maximum de gens. Il ne s’agit pas d’optimaliser les 250 places disponibles ! On n'est pas dans cette logique-là. On est dans une logique de qualité.

La culture dans la région

Avant de poser cette question, c’est important de savoir comment envisager ce territoire qu’est la Sambraisie. Parce que si je suis à Aiseau-Presles, le public qui vient chez moi, c'est la région de Sambreville. Si je suis à Fontainte-l'Evêque, ma région, c'est Charleroi, Anderlues. Et Charleroi, c’est déjà une région en soi. Sambraisie, c'est un territoire qui n'existe pas. Et en même temps, il y a un début d'identité. Sambraisie commence à signifier quelque chose : Sambraisie, c'est la région dans laquelle on essaye d'envisager un développement culturel durable.

Imaginer une politique culturelle dans la région, je pense que c'est lié à la question de pouvoir...

Il y a des gens qui ont un pouvoir, qui ont des postes dans lesquels ils peuvent agir. Comment ces gens ne l’envisagent-ils pas comme un tremplin vers de nouveaux enjeux ? Est-ce que c’est une question de compétence ?

Ce qui va mal dans la région, c’est que son potentiel artistique n’est pas institutionnalisé. Il y a énormément de gens qui agissent, qui créent des choses dans la région. Des gens qui n'iront pas créer ailleurs, parce qu'ils sont attachés à cette région : ils y ont vécu. Mais il n’y a aucune reconnaissance de ces gens-là de la part des pouvoirs publics. … il faut rendre la ville aux gens ! Et ce n’est pas juste une question de culture, mais aussi une question de travaux, de politique sociale…

A Charleroi à 18.30, tous les magasins sont fermés, il n’y a plus de vie. Les cafés sont vides, ce ne sont plus des espaces de rencontre. Alors que dans les années ’90, il y avait un tas de cafés où tu pouvais aller écouter de la musique, il y avait vraiment une bonne programmation musicale, de nombreux groupes étaient invités. Il y avait des gens qui venaient là pour se rencontrer, pour se voir.

C’est un peu ce qui se passe maintenant à la brasserie de l’Eden… On est là ensemble, et il y a une identité qui est créée, qui rassemble. Même si tout le monde est différent, on arrive à partager un moment, grâce à ces espaces de rencontre, Il faut multiplier les occasions de faire se rencontrer les gens, de manière simple. Sans envisager de grosses productions, où l’anonymat règne parfois.

La vraie réponse à cette question de la culture dans la région, c’est que c’est toi qui détiens la manière dont tu veux vivre la culture en Sambraisie. C’est à toi à bouger. Tu peux passer ta vie à la vivre, et tu peux passer ta vie à la faire exister…

La culture est émancipatrice, est alternative… ce sont des choses qu’on dit et qu’on entend énormément, mais qui sont vraies pour moi. Mais quand es-tu émancipé ? Quand tu prends en main ton destin, quand tu as la possibilité de le faire, quand tu as du plaisir à le faire.

Et alors on a toutes libertés.

Propos recueillis par Julie Wauters

30 mars 2006