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Interviews

Benoît Piret

Pink Forest
Pink America
selfportrait "no image"
Me Jane
Autoportrait
Benoît Piret est un artiste dont l'authenticité a traversé Charleroi il y a vingt ans, et qui se bat aujourd'hui, à travers ses propres oeuvres et celles d'autres Carolos, pour que de "nouveaux signes" continuent d'être créés..

Portrait

Je suis d’origines belge et italienne.

J’ai commencé mes activités artistiques au début des années ’80, par la pratique du Mail Art. Le Mail Art est un réseau artistique alternatif, underground, qui rassemble des artistes du monde entier autour de l’échange, par courrier, d’œuvres d’art. Ce réseau est en fait issu du mouvement dadaïste et basé sur l’échange. Au bout de chaque projet, il y a une publication quelconque. Le point commun de tous ces artistes est leur refus du côté commercial de l’art, du monde des galeries… Je trouve moi-même parfois plus de véracité dans ces réseaux underground que dans un travail de peinture classique, d’accrochage au mur…

A l’époque, je faisais beaucoup de collages, c’était le moyen d’expression le plus utilisé dans ce milieu.

Vers 1984, j’ai côtoyé le groupe PUZZLE, à Charleroi. J’ai rencontré des gens très intéressants.

Ensuite, j’ai été proche de groupes alternatifs et underground. On a créé un collectif d’artistes, « Subfigura », où on faisait ce qu’on appelle des interventions. On a exposé à trois dans une boîte postale, on rédigeait des encarts dans des journaux d’art des annonces du type : « aujourd’hui, à 17 heures, nous n’exposerons pas au Musée d’Art Moderne de Sydney ». Ce sont des choses dont les gens se souviennent. Bizarrement.

Toutes ces activités se faisaient sur la toile de fond du parcours du combattant de l’artiste à Charleroi. Beaucoup de petites expositions dans de petits endroits, avec peu de gens. A l’époque, je vivais entre le chômage et des activités alimentaires à mi-temps.

De 1995 à 1998, j’ai vécu aux USA. Je suis parti avec un aller simple et 10.000 BEF. Après quelques jours, je n’avais plus rien. J’étais un sans-papiers aux Etats-Unis… Je me suis débrouillé, avec des petits boulots : j’ai été figurant dans un film, j’ai travaillé dans des restos, j’ai dessiné des caricatures sur les ports… Mais ça ne m’a pas empêché d’exposer dans une galerie, et même de faire une performance dans un lieu clandestin.

Après avoir été baigné dans la culture américaine, je suis rentré en Belgique, et j’ai eu droit à une autre culture , celle de Caterpillar, pour un boulot à la chaîne, que j’ai quitté très vite.

Au début, je faisais un travail très expressionniste. Avec Ghislain Olivier, on a, pendant 20 ans, fait un travail fusionnel en peinture, un travail à quatre mains.

Aujourd’hui, je m’amuse avec des transformations en rose de lieux de mon enfance, de lieux qui ont été importants pour moi, etc. Je travaille aussi sur commande. Je peux transformer les lieux des autres. Mais c’est une période qui se termine. Ça fait deux ans que je suis dessus, et je n’ai pas envie de reproduire le même système de création à l’infini.

La culture générale versus les cultures

Je n’aime pas mettre la culture au singulier. Pour moi, il y a autant de cultures que d’êtres humains. Chacun a son expérience et, de cette expérience, découle une culture.

La culture, ça va d’un concert de Nana Mouskouri au Palais des Beaux-Arts à une lecture d’Aleister Crowley dans une librairie underground. Mais chacun y prend son plaisir. La culture touche au comportement, à l’émotion. Il n’y a pas de jugement de valeur à émettre.

Par conséquent, je ne crois pas à ce qu’on appelle « la culture générale ». Je crois que la culture générale, c’est un exercice de pouvoir de certaines personnes. J’imagine mal qu’une seule personne puisse être responsable d’un département culturel… Pourquoi lui et pas quelqu’un d’autre ? (Même si, à mon échelle, je fais la même erreur, puisque dans la galerie où je travaille, j’impose aussi un peu ma vision... )

La culture collective, ou culture générale, on peut la retrouver dans certaines tribus africaines. Là, pour moi, elle a son sens, parce que ça reste pur. Ce n’est pas dévié par l’argent, ou le pouvoir, c’est une pratique quotidienne. Chez nous, c’est impossible. Chez nous, il n’y a presque pas de désintéressement. Même dans les endroits qui se veulent nouveaux ou d’avant-garde, il y a toujours une notion d’argent quelque part.

D’ailleurs, concrètement, la culture dans ma vie, c’est plutôt une bataille. On est sans cesse confrontés à des gens qui abusent de leur pouvoir ou des gens intéressés, ou des gens qui veulent une certaine reconnaissance, des gens qui récupèrent dans leur propre culture une certaine expérience que tu as eue dans le passé.

Parfois, il vaut mieux exposer dans un couloir de métro, et assumer soi-même plutôt que d’être montré par des gens qui vont détourner le succès pour leur propre reconnaissance !

Je retiens une phrase de Matisse, qui disait que « l’art, c’est créer un nouveau signe ». Ce n’est pas intéressant de ressasser le passé et de réutiliser des pratiques. Ça ne fait pas avancer les choses.

Le mixage des cultures

Quant au mixage des cultures, pour moi, ça ne signifie rien. Qu’est-ce que c’est être belge, être maghrébin ? La culture générale essaye de rattacher certaines personnes à un certain moment à un certain endroit. Mais je ne trouve pas ça très intéressant. Chaque personne est intéressante en soi, mais pas dans un rassemblement.

Il y a une tendance maintenant à revendiquer une certaine différence. Mais je pense que ce ne doit pas être une valeur. Si on est immigré, c’est juste une conséquence. Ça fait partie de notre évolution.

Je crois au taoïsme. Et si la culture se construit tous les jours, il ne faut pas oublier qu’elle s’est construite aussi dans les vies précédentes. Moi, peut-être que j’ai été égyptien ou esquimau, qu’importe ? Mais ça a déjà commencé « là-bas », ça n’a pas commencé en mars 1963 quand je suis né dans cette « maternité rose »… il y a déjà un mixage dans les vies antérieures. Donc, je trouve ça réducteur de parler de mixage dans une certaine vie.

La culture dans la région

Il y a des bonnes choses qui se passent. Il y a un potentiel énorme qui existe dans cette région, mais il faudrait mieux l’exploiter.

Parce que si je me base sur ma propre expérience, il y a toujours ce parcours du combattant, qui fait qu’un jour, tu te dis « ils ne font rien pour moi, alors, je m’en vais », et puis quand tu es parti, ils se disent « il est intéressant, parce qu’il a exposé aux USA »… le Musée des Beaux-Arts t’achète trois œuvres, mais, entre-temps, les artistes que tu as côtoyés dans ta région d’origine se détournent un peu de toi, ils t’appellent « l’Américain »…

Je pense qu’il y a un phénomène assez propre à Charleroi qui est la récupération. Un phénomène qui provoque à la fois une certaine colère et une certaine joie. Quand je regarde des œuvres produites maintenant, je vois parfois des choses clairement inspirées par ce que nous faisions dans les années ’80…

Une certaine joie, parce que je me dis que, quelque part, ce que j’ai fait dans un circuit alternatif, où il n’y avait aucune reconnaissance, où ça se limitait à un échange entre gens du milieu, a servi. Et fonctionne d’autant mieux aujourd’hui que nous avons mis les bases il y a 20 ans… C’est très bien !

Mais de la colère aussi, parce que, pour moi, ce n’est pas là la création d’un nouveau signe. Bien sûr, chaque artiste a des influences, mais quand les influences sont trop flagrantes, on peut parler de récupération de culture.

Je ne suis pas nostalgique de mon passé, mais la période des ’80… en fait, le groupe dans lequel j’étais est né 10 ans trop tôt, ou 10 ans trop tard. 10 ans trop tôt parce qu’on était trop jeunes, et 10 ans trop tard, parce que c’est maintenant que ça se passe. Les choses qu’on a créées à l’époque sont en train de ressortir maintenant. D’une manière plus évoluée, et donc plus intéressante probablement. Mais sans doute aussi moins pure, puisque ce n’est plus l’initiative d’un groupe de personnes, c’est une récupération.

C’était assez complet, comme mouvement : il y avait un courant musical, un courant d’écriture, un courant d’artistes… Aujourd’hui, parmi les artistes de ce groupe, il y en a qui continuent, qui restent purs, et puis il y en a d’autres qu’on retrouve dans les galeries… il y a une espèce de contradiction entre ce qu’on a fait dans le passé et ce qu’on est obligés d’assumer maintenant. L’argent rend tout impur.

Entre Charleroi et moi, c’est une histoire d’amour. Il y a eu des scènes de ménage, et puis, il y a eu des moments très positifs… Maintenant, je vois des perspectives à Charleroi. Mais on reste à mon avis trop dépendants des « montreurs ». On en arrive presque à avoir envie d’être au pouvoir pour faire les mêmes erreurs, et imposer notre propre culture. C’est ainsi que l’on finit par oublier que la culture est une question de partage.

Les artistes en résidence

Je trouve l’idée en soi géniale. D’autant plus que je pense en être l’un des instigateurs à Charleroi, puisque j’avais créé un projet, d’ampleur internationale, il y a deux ans. Projet qui n’a pu aboutir, à cause d’un budget délibérément exagéré.

Il y a de plus en plus d’artistes qui travaillent comme ça. Ils sont invités par des musées internationaux, et leur œuvre est produite par ceux-ci. Pour moi, ça devient vraiment l’actualité. Ils sont nombreux, ceux qui voyagent de musée en musée. Leur œuvre est sans cesse montrée, c’est très bien ! C’est une nouvelle manière que les artistes ont trouvée pour avancer, et subvenir à leurs besoins.

C’est tellement mieux qu’aller quémander une petite expo dans un lieu minuscule de la ville.. Ça évite aussi la sélection qui se fait de manière naturelle, quand les seuls conservateurs décident de la qualité d’un artiste…

Le seul danger, c’est que vont d’abord être invités les gens qui sont déjà habitués à ce système-là. Il faut arrêter de se tourner vers les mêmes qui bénéficient déjà du parcours. Oublier le critère de mode. Ce qui serait intéressant, c’est d’aller vers des gens qui sont en demande, mais qui n’ont pas encore l’opportunité de le faire. Sans oublier qu’il existe un réseau mondial d’artistes en résidence auquel il faudrait se joindre, car ce n’est pas tout d’accueillir de nouveaux artistes, il faut aussi penser à donner l’opportunité à des artistes de Charleroi de vivre la même expérience à l’étranger. Il faut un aller – retour, la résidence ne fonctionne pas en sens unique…

Propos recueillis par Julie Wauters

12 mai 2006