Si mes amis devaient me décrire, ils auraient le choix entre plusieurs facettes. La facette de l’homme d’entreprise et la facette artistique. Même si les deux se rejoignent sur le terrain de la communication…
Ma formation commence par une licence en philosophie à l’ULB. Elle se poursuit par l’école de Commerce Solvay. Elle s’enchaîne à Paris, au cours Florent, puis au Studio des Variétés, où j’ai eu comme professeur de chant Richard Cross.
Tout en me lançant dans une carrière de consultant, de formateur, de chargé de cours dans des universités, j’ai poursuivi mes activités artistiques… J’ai donc alterné mes journées entre des salles de formation, des auditoires et des missions de conseil en marketing et en management pour des PME et de grandes entreprises et cet autre espace de communication qu’est la scène, que je foule en tant que comédien ou en tant que chanteur.
C’est vrai que j’ai toujours voulu devenir artiste à part entière, mais mon métier de consultant me permet de vivre bien, avec un confort que ne pourrait pas me procurer la scène. La journée, je fais donc des choses que j’aime. Le soir, la scène me permet d’exister.
Ce qui me plaît, dans la vie, ce sont les rencontres. Les entreprises déploient énormément d’énergie pour créer ce qu’elles appellent « l’esprit d’équipe »… alors que par le biais du théâtre, ces aventures sont naturelles. C’est ce qui m’attire dans ce milieu.
Dans le fait de voyager aussi. J’aime beaucoup voyager, mais photographier les paysages ne m’intéresse guère. Moi, ce qui m’intéresse, c’est rencontrer les gens. Et pas seulement des autochtones ! L’important, pour moi, c’est de faire des rencontres avec des êtres, des individus. Des rencontres qui vous offrent l’opportunité de gratter un peu, de comprendre un être humain, avec ses failles, ses fêlures, ses joies, son histoire… Et le théâtre, parfois, permet cette intimité. Parce qu’on vit tellement sur les cimes, parce que les sentiments sont tellement exacerbés... Alors, quand on vit un autre boulot qui ne nous procure pas cela, il nous paraît un peu fade… comme du Coca avec beaucoup de glace ! Mais peut-être qu’il faut boire beaucoup de Coca avec beaucoup de glace pour en avoir un de temps en temps bien corsé…
Au théâtre, on vit des choses particulières, on se retrouve après les heures de travail… peut-être qu’on est un peu plus fatigué, que c’est pour cette raison qu’on se lâche plus facilement.
Peut-être que ce n’est qu’un hasard, mais il s’avère que, parmi les rencontres que j’ai faites, les plus riches se sont souvent passées au théâtre.
Le théâtre n’est qu’une de mes facettes artistiques. Depuis quelque temps, j’avais laissé la chanson sur le côté. Mais le hasard des rencontres m’a placé le 7 septembre 2005 sur la route d’un homme qui cherchait de nouvelles voix. Et le 16 octobre suivant, je faisais la première partie du concert d’Annie Cordy, pendant toute sa tournée belge !
J’avais déjà vécu beaucoup de plaisir en tant que comédien, mais avoir quatre musicien et deux choristes, c’était vraiment du bonheur à l’état pur ! Que d’excellents musiciens ! Je me disais « ce n’est pas possible que je ne fasse pas que ça ! Quel pied, ce serait, le matin, de me lever en sachant que je ne vais faire que rencontrer des gens comme ça »…
Elle est capitale. Si la culture pouvait prendre toute la place, dans ma vie, elle la prendrait !
J’aime écouter des concerts classiques, les musiciens du concours Reine Elisabeth, surtout quand c’est le chant qui est mis à l’honneur. J’aime aussi les concerts de variété.
Il n’y a pas une journée qui s’écoule sans que j’aie ouvert un livre, sur quelque sujet que ce soit. Beaucoup de livres professionnels, des essais philosophiques. Mais lorsque je lis trop de romans, ça m’arrive de me sentir saturé.
La musique, la littérature font partie de mon quotidien… Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est aller au théâtre. Même si je vois trop souvent de choses lisses. Peut-être que ça me rassure parfois de voir des choses extrêmement balisées… Mais j’ai surtout besoin qu’on me secoue, j’ai besoin d’avoir accès à d’autres univers ! En restant consensuel, le théâtre risque, comme le reste, de mourir.
Je suis triste que le théâtre attire si peu de monde. Mais, à la décharge de ceux qui ne vont pas au théâtre, il y a parfois une sorte de snobisme qui émane des gens de Culture, en Communauté française, qui est proprement aberrante. Une espèce de mépris, aussi… Comme s’il y avait une volonté de rester hermétique… Quand on s’enferme dans une tour d’ivoire, il ne faut pas s’étonner qu’on y soit peu nombreux ! Il m’est arrivé d’être consterné devant des affiches de théâtre, par exemple. Quand l’artiste de théâtre veut faire une affiche d’art, et que l’affiche n’est nullement communicante, je m’interroge.
Cette opacité, on la retrouve aussi dans le répertoire même… J’en arrive à me dire parfois que c’est un miracle que les jeunes continuent à aller au théâtre ! Pourquoi obliger des enfants de 12 ans à se farcir un Molière, qui est pour eux complètement obsolète et dans un langage auquel ils ne comprennent rien ? Ils ne sont pas encore capables d’apprécier ! Il faut initier les gens, on ne peut pas brûler les étapes.
« Culture » est un mot fourre-tout. D’ailleurs, souvent, on le colle au mot « art »… ce qui prouve bien qu’on ne sait pas quoi en faire !
Quand je pense « culture », je pense « agriculture »… Quand je pense au fait de cultiver quelque chose, je pense à la notion de développement. Si on se met d’accord sur le rapport qu’entretiennent la culture et le développement, ça devient intéressant. Parce que la culture se définit alors comme ce qui permet aux gens de se développer.
C’est un metteur en scène qui m’a permis de découvrir en moi des choses que je ne soupçonnais pas, qui m’a permis d’exploiter des ressources dont je dispose et que j’ignorais posséder. Ça, c’est à l’échelle du comédien et du metteur en scène. Si on met ça à l’échelle du spectateur, ou du lecteur, il arrive parfois qu’on sorte d’un spectacle, ou d’une exposition, d’un livre, et qu’on se sente grandi. J’ai envie de dire que toutes les fois où je me suis senti plus intelligent, meilleur, évolué, grandi, c’est qu’il y a eu un pacte culturel.
Pour moi, la culture, c’est de l’ordre du « encenser quelque chose » et de l’ordre du « faire pousser quelque chose ». De l’ordre du « j’éveille ». Celui qui donne de la culture éveille.
J’ai ce souvenir très vivace. On m’offre à Noël une cassette de Mozart. Je vaque à mes occupations dans ma chambre, la musique passe. Et tout d’un coup, tout d’un coup, je suis scotché. Concerto numéro 20 pour piano. Ce concerto m’a laissé bouche bée. Je ne m’en remettais pas. Je l’ai écouté en boucle des dizaines de fois.
A mon avis, beaucoup de gens disent que « culturellement, c’est très pauvre à Charleroi ». Mais moi, je n’ai pas envie de dire ça. Il se passe pas mal de choses culturelles pour une ville qui se revendique du sport…
On pourrait se référer à Aida vaincue, qui a eu un prix… le Théâtre de l’Ancre est extrêmement dynamique. Il y a une offre culturelle dans cette région qui est abondante, éclectique. On ne peut pas dire qu’il ne se passe rien. Qu’il y ait des grincheux qui le disent, certes. Qu’à Bruxelles, on mésestime ce qui se passe à Charleroi, certes encore. Mais c’est du snobisme. Il n’y a pas que Bruxelles ! Il y a des spectacles intéressants ici, il y a des musées intéressants…
Mais c’est vrai qu’on souffre de cette image de Pays Noir, qui est désastreuse ! Il faut qu’on sorte de ces mines. Bien sûr, ça a existé, mais qu’on aille vers autre chose ! La mine fait partie de notre histoire, mais justement, c’est notre histoire. Il est grand temps que tout ça se dépoussière.
Et je pense que ce qui se passe culturellement participe à ce dépoussiérage.
Je me souviens d’un gars qui faisait du saxophone. Quand il travaillait, on lui reprochait de ne rien faire et il disait : « mais je travaille ! ». A la décharge de ceux qui n’entendent rien aux arts de la scène, prenons le vocabulaire utilisé : à la question « qu’est-ce que tu fais ce soir ? », un comédien répond : « je joue ». Est-ce que le comédien dit qu’il travaille ? Le langage fait action.
Le langage fait action, les apparences sont trompeuses… La seule interrogation des gens par rapport au théâtre, c’est de savoir comment les comédiens font pour retenir tout ce texte. Il est difficile de se rendre compte que c’est seulement lorsque le texte est appris que le travail commence… La construction du personnage, la recherche du ton juste… c’est autrement plus compliqué ! Mais comment expliquer à quelqu’un que quand il me voit assis dans mon fauteuil, je réfléchis à mon personnage ?
Politiquement, être artiste en Europe, c’est incorrect. J’ai eu la chance de refaire mon année de rhéto au Texas, dans une petite école d’une petite ville où la moyenne d’âge était de 55 ans. J’ai remarqué alors que, dans cette école, si vous n’étiez pas fort en math, vous pouviez vous exprimer sur le terrain de foot. Ce qui vous assurait une reconnaissance au sein de l’établissement. Si vous n’étiez ni fort en math ni fort en foot, vous pouviez exister parce que vous faisiez partie de la fanfare, ou bien de la troupe de théâtre.
Mais dans nos écoles, si vous n’êtes pas bons en math, ni en science, qui êtes-vous ? Dans notre système éducatif, la part réservée à la culture est très pauvre ! Je regrette qu’on ne m’ait pas initié plus tôt à la musique, à la sculpture, à la peinture, … Pourquoi tout devait être carré ?
Les artistes sont un peu à part. Je le vois quand, dans mon domaine professionnel, j’évoque mes activités artistiques, les gens ont comme une fascination, leurs yeux pétillent. Mais en même temps, ça leur fait peur…
Au-delà du statut de l’artiste il faudrait se questionner sur le statut que l’on réserve à l’art !
Je suis un comédien amateur comme il y en a des millions ! Que va-t-on donner comme définition pour différencier un comédien amateur d’un comédien professionnel ? Si le comédien professionnel est celui qui vit de son métier de comédien, vous allez compter sur les doigts de quelques mains les comédiens professionnels… parce que ceux qui en vivent, pour la plupart, sont, en Belgique, occupés de pointer… Est-ce que le comédien professionnel est celui qui sort d’une grande école comme le conservatoire, l’INSAS ou l’IAD ? Mais j’ai vu des comédiens de conservatoire, avec des premiers prix, qui jouaient comme des cochons. Et des gens qui n’avaient pas étudié qui jouaient divinement… Donc, est-ce vraiment un critère ? Est-ce que lorsqu’on s’implique à 300 % dans un projet, un spectacle de qualité, on peut être considéré comme professionnel ? En tout cas, je pense que certains spectacles amateurs frisent le professionnalisme.
Je suis amateur dans le sens où j’aime ça, mais que je n’en vis pas.
Propos recueillis par Julie Wauters