Mailing List

s'inscrire à la mailing list
@

Interviews

Pierre-Yves Dallenogare

Fumée
Cokerie : Anderlues
Dampremy le matin
Gilly
Marchienne-au-Pont
Pierre-Yves Dallenogare
Pierre-Yves Dallenogare. Il voit le Noir de notre Pays. Mais il en voit aussi la Lumière. Photographe autodidacte, il saisit les paysages de Charleroi, de ses alentours... De l'existence. Du monde. Portrait d'un littéraire qui ne savait pas dessiner.

Portrait

Qui je suis ? Je suis beaucoup de choses, comme tout le monde… Je suis un homme, un mari, un père de famille, un fils, un photographe. Je suis professeur de français et de religion. Je suis romaniste.

Je suis namurois d’origine. Je suis un des nombreux immigrés de la région, avec des ascendances notamment italiennes, puisque mon arrière-grand-père était italien. C’est d’ailleurs le nom de cet arrière-grand-père que j’ai choisi comme pseudonyme.

Je suis quelqu’un qui réfléchit beaucoup, je suis un « spirituel chrétien ». Ça fait partie de mon identité profonde. J’appartiens à la famille artistique « ignacienne », comme on l’appelle, c’est-à-dire la famille de ceux qui partagent la spiritualité d’Ignace de Loyola. Ignace de Loyola est avant tout le cofondateur des Jésuites, mais c’est aussi quelqu’un qui a proposé un parcours spirituel dans l’histoire de l’art (des poètes, des artistes visuels…). Cette filiation spirituelle me définit également.

Le projet photographique : « Lumière au Pays Noir »

Je fais de la photo de façon systématique depuis 4 ans. Depuis mes 40 ans.

Mon travail photographique révèle surtout l’envie de réaliser un travail artistique. J’ai toujours voulu produire une œuvre. Une œuvre littéraire, d’abord : je suis surtout un littéraire, incapable de dessiner mais passionné par l’image. La photo m’a permis de concrétiser cette veine artistique qui m’a toujours correspondu.

Mon projet photographique s’appelle « Lumière au Pays Noir ». Au départ, c’était « Lumière du Pays Noir »… Ce n’est pas tout à fait la même chose : la lumière vient-elle du Pays Noir ou est-ce qu’elle l’éclaire ?

Au départ, le Pays Noir, c’est Charleroi ; je photographie cette région qui a un cachet frappant pour qui sait le voir. Une région industrielle, urbaine, mais aussi campagnarde. Pleine de vestiges industriels, d’industries présentes, qu’elles soient lourdes ou de pointe, de champs...

Mais le Pays Noir, c’est aussi plus généralement le monde ou l’existence. C’est presque un concept qui pourrait englober tout mon travail photographique jusqu’à la fin de mes jours, chaque séquence photographique pouvant y être intégrée…

C’est un projet optimiste : le véritable optimiste regarde la réalité aussi dans sa noirceur. Si le Pays est Noir, il est aussi traversé par la lumière. La lumière n’a déserté aucun de ces lieux. La lumière est toujours là. Elle éclaire le criminel comme l’innocent, comme la victime… Derrière cette conviction qui est la mienne, il y a toute une dimension philosophique et spirituelle. C’est l’optimisme chrétien.

Je crois qu’un artiste, et a fortiori un photographe, ne peut qu’aimer la réalité. Sinon, comment pourrait-il la photographier ? On ne perd pas son temps à mettre en forme ou à donner une image de ce qu’on déteste ! Le photographe est à la recherche la beauté, et de la vérité dont elle est porteuse pour l’être humain. Le signe, c’est la joie que la réalité procure, et que procure le fait de la revoir photographiée, la joie que la photographie suscite. C’est pour moi au cœur même de l’aventure artistique, c’est l’émotion. L’émotion esthétique. Affective.

Je travaille plutôt avec le noir et le blanc. Parce que les couleurs sont tellement multiples dans la réalité que c’est difficile de trouver une unité photographique à travers elles. Alors que si l’on ramène le tout à des niveaux de gris, il y a une unité classique qui se dégage. Dans la réalité, il y a souvent des couleurs qui perturbent.

Ma définition de la culture

La culture, c’est tout ce qui donne du sens à l’aventure humaine, du sens, du goût à l’existence. Que ce soit d’un point de vue théorique ou visuel, que ce soit un bon repas, une qualité de relation.

C’est aussi un lieu de valorisation personnelle.

Il faut que l’être humain se valorise, ou découvre sa valeur, et il ne la découvre que dans la culture. Aussi bien dans la création d’œuvres artistiques que dans leur « consommation » : si je suis capable de lire un livre, par exemple, ça me donne une valeur, même si je ne suis pas capable d’écrire aussi bien que lui. Je suis capable de le goûter… c’est très important.

La culture, c’est à la fois à construire, et à découvrir. Ça ne va pas de soi. Ça s’apprend. Et en même temps, ça a été découvert bien avant nous ; on tombe dedans comme Obélix dans sa marmite.

Ce qui est très important, c’est que ça ne doit pas être du plaqué. La culture ne doit pas être comme la confiture. Elle ne s’étale pas. Elle ne se plaque pas. C’est l’extrême difficulté de toute une politique culturelle, qui est que la culture puisse rejoindre la population. Pour que la population se l’approprie, y entre. Je pense que c’est plus facile avec Annie Cordy qu’avec quelque artiste conceptuel… Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut que du Annie Cordy !

La place de la culture dans ma vie

Elle est tout à fait essentielle.

C’est d’abord la production d’un travail et d’une création culturelle, qui me prend énormément de temps. C’est aussi mon activité enseignante, qui me semble éminemment culturelle : je suis au cœur de cette idée de transmission de la culture… J’aime d’ailleurs aussi ne pas préparer mes cours, donner des matières que je n’ai jamais travaillées à mes élèves ; ça m’oblige à les découvrir en même temps qu’eux. C’est encore la transmission de toutes mes valeurs à mes deux enfants… Tout ça relève de la culture.

Je crois que la place de la culture est la même pour tout le monde. Tout ce monde populaire, par exemple, qui est si important dans la région, regarde la télévision, achète un ordinateur, un appareil photo… Il va parfois se priver de nourriture ou de nourriture de qualité pour pouvoir s’offrir des produits culturels. Parce qu’ils savent que c’est là qu’est la richesse la plus importante.

La culture dans la région

J’ai toujours eu un avis assez positif sur la culture à Charleroi, même quand je n’y habitais pas. Les expositions du Palais des Beaux-Arts, le musée de la Photographie, toute la programmation théâtrale...

La culture à Charleroi, c’est d’autant plus important que la population est largement issue du monde populaire, et qu’elle a peu reçu, elle n’a pas la maîtrise des « signes culturels », ces codes qui sont en partie liés au social et transmis de génération en génération.

Je pense qu’il est essentiel de maîtriser tous les signes culturels, et que c’est très difficile. Je ne suis pas certain que le bourgeois connaisse les signes culturels du quart-monde ; le monde du quart-monde ne connaît pas non plus ceux du monde bourgeois.

Par ailleurs, je crois que c’est plus difficile de connaître les signes culturels des populations qui ne sont pas au pouvoir. Parce qu’elles sont cachées. Qu’il faut dialoguer avec elles pour les comprendre. Contrairement aux signes de la classe moyenne, qui sont ceux qui sont transmis à l’école, ou évoqués en politique. Ils sont publics, accessibles à tous ceux qui veulent les découvrir.

C’est l’avantage de ma profession d’enseignant, et de photographe : rencontrer des gens. L’enseignant donne cours à Monsieur et à Madame Tout-le-Monde. C’est un métier qui est en relation directe avec toutes les couches de la population. C’est très important.

http://paysnoir.blog.lemonde.fr/

Propos recueillis par Julie Wauters

6 juin 2006