J’habite aux Bons-Villers, près de l’église.
J’écris sur le toit… mon atelier est dans le grenier.
A la base de mon travail, il y a chaque fois un petit voyage. Pendant ce voyage, je prends une photo, je prends une image, je rencontre des gens.
Puis, je fais des dessins en rapport avec les photos que j’ai prises. Ces dessins sont plus personnels que les photos, qui restent toujours un peu « touristiques ».
Dans la troisième étape, je me mets devant mon ordinateur. Et les phrases viennent. Je me crée une petite histoire fictive, par rapport à ce que j’ai vu.
Les petits voyages naissent des rencontres que je fais. C’est une démarche un peu similaire à celle que fait Ghislain Olivier avec ses petits livres. Les rencontres peuvent se faire n’importe où… A Villers-Perwin, à Rêves, dans les grandes villes, comme Bruxelles, Paris. Ou même Chicago - j’ai eu la chance d’y étudier. Ou au Canada.
C’est au Canada que tout a commencé. D’abord il y a eu le dépaysement. Puis la découverte du dépaysement. Puis la digestion. Et enfin, il y a eu la production.
D’abord, il y a eu l’exposition de « Topisme », dans les montagnes grandioses du Canada, avec cette ambiance un peu expressionniste.
Après, il y a eu la période à Chicago. J’y suis resté deux ans. Je faisais des dessins qui racontaient des histoires de ma vie quotidienne. Avec un peu de lyrisme vis-à-vis de l’histoire de l’art. Et de l’humour. J’ai fait des petits livres. Je me souviens d’un des premiers petits livres que j’ai faits : sur un des métros aériens à Chicago. Le texte, c’était le texte du conducteur de train. « Ne lancez pas de déchet dans le métro, faites attention à ne pas vous faire voler votre sac. »
A mon retour en Belgique, les voyages ont continué. Je me suis marié, j’ai eu des enfants. J’ai écrit un voyage avec ma fille.
Un voyage à Eupen, aussi. Ça part de la carte postale. Du tourisme. Ma première vision, c’est toujours la vision touristique… Tu vas à Bangkok, ou n’importe où, tu retrouves toujours la carte postale 10/15. Un peu confinée dans cette espèce de globalité typique. Tu arrives. Tu consommes l’image immédiatement. Tu l’achètes. Tu écris un petit mot. « Bons baisers de Hong Kong ». Mon travail offre une similitude par rapport à ça. Comme la carte postale est multiple par essence, il y a aussi un clin d’œil à Andy Warhol et à son travail sur la consommation.
Je fonctionne toujours de la même manière. Je prends une image. Je fais un dessin. Et puis j’écris une fiction. Qui s’inspire de mon dessin, de mon histoire, des gens que je rencontre, de ce que j’imagine, de ce que j’invente. Toujours dans ce sens-là. Bien sûr, je pourrais d’abord rencontrer une personne, en faire le portrait, écrire par rapport à ça, et puis prendre une photo. Mais dans la rencontre, il y a toujours le contexte visuel.
Mes histoires sont toujours des histoires sur ma vie privée – mais elles restent des fictions. Ça déménage, ou ça s’envole : il y a toujours une marge réaliste, humoristique, distante, surréaliste, fictive, exagérée, et simplifiée. Un peu naïve.
Donc, s’il y a toujours réceptivité par rapport à ce que je vis, il y a toujours aussi une distance. Si tu es trop « dedans », tu sais difficilement t’en dégager et écrire une fiction… C’est là le jeu qui est parfois difficile.
Un de mes amis s’intéresse au théâtre. Quand il prend le Soir, il y trouve plus de critiques sur le théâtre, le cinéma, ou la littérature que sur les arts plastiques, où les propos restent un peu généraux. Dans La Libre Culture, ils ciblent des expositions un peu plus « pointues » dans l’art contemporain. Cet ami me dit que « La Libre culture est plus culturelle ». C’est dire : « qu’est-ce que la culture » ? Le Mad est culturel aussi, on y parle de théâtre, de cinéma, de littérature…
Je n’ai pas plus de définition que quelqu’un qui lit le journal.
La définition de la culture est, finalement, institutionnelle… On dit « le Palais des Beaux-Arts, c’est la culture. L’Eden, c’est la culture. Les musées, c’est la culture »… La définition de la culture est parquée dans des endroits. Du coup, les artistes ont besoin de tremplin pour montrer la vie dans ces endroits dits « culturels », où on peut aller les voir. Tandis que chez eux ou dans la rue, les gens ne s’arrêteront pas, puisqu’ils ne penseront pas que c’est culturel. En fait, la culture, c’est devenu des relais.
Même si c’est important pour les artistes que ces relais existent, ce serait bien que la culture devienne plus publique, plus large…
La culture, c’est la vie.
L’art, c’est la vie.
A partir du moment où tu donnes un pouvoir culturel à ce qui se trouve autour de toi, la culture est partout.
Et ça, pour moi, c’est un cheminement personnel. Une force donnée aux choses.
C’est un travail, un mécanisme.
Pour ce travail, il y a une discipline. Rien n’arrive sans raison. Tu te mets dans des situations, et le fait de se mettre dans des situations, c’est un travail. Le fait de les transcrire, c’est un travail, il y a une discipline. Qui est quotidienne.
C’est une distance, aussi.
Un travail collectif, de communication. Cette distance par rapport au travail fourni : quand je le lâche, l’autre interprète. Et c’est une dimension qui est très belle, où je disparais presque, puisque c’est l’autre qui l’écrit. C’est ça aussi qui apporte un grand plaisir, c’est ça qui apporte la valeur à l’art.
C’est un rapport à la banalité. La banalité qui est merveilleuse… la vie est banale ! On se dit que l’artiste apporte autre chose, quelque chose qui n’est pas banal, donc, merveilleux… pour moi, ça ne fonctionne pas comme ça.
C’est toujours dans la reconstruction. Il y a l’appropriation d’abord, mais sans construction, il n’y a rien… au niveau de l’art, au niveau de la vie… au niveau des sentiments… Il y a une perception, puis tu as une mise en musique, une mise en scène, et c’est à partir de cette mise en scène, si elle est bien faite, qu’il y a une émotion.
En tant que spectateur, je peux citer le BPS 22, le musée de la photographie, qui a toujours de bonnes expositions, il y a le musée des beaux-arts qui est plus classique. Il y a pas mal de théâtres à Charleroi, le Théâtre de l’Ancre, le Théâtre de Poche. Au niveau des concerts, à l’Eden, c’est bien développé.
En tant qu’acteur, j’ai eu l’occasion d’exposer à la Librairie Nouvelle, chez Jacques Cerami, à la Maison de la Laïcité, dans une petite galerie privée « Ultra marine ». A 3destructure aussi.
Il y a des jeunes artistes qui font des bons travaux, ici, mais on procède toujours plus rapidement quand on est en monstration que quand on est enfermé dans sa chambre…
L’artiste, s’il n’est pas soutenu par un environnement culturel, est piégé par le fait qu’il doit continuer. Même s’il n’est pas soutenu, il est condamné à continuer. Or l’artiste a besoin de l’autre. Il a besoin de communiquer, de rencontrer des gens. Je ne crois pas à l’artiste seul, au génie. Il faut qu’il y ait une communication. C’est un travail collectif.
C’est pour ça que c’est important qu’il y ait des centres culturels, et qu’ils soutiennent les artistes, et qu’ils n’aient pas peur de montrer ce qui se passe. Que la qualité soit excellente, ou moins bonne, ou même mauvaise, parce que c’est important de voir des choses mauvaises. Aussi bien que de voir des choses bonnes. Ça crée un équilibre. Parfois, on a l’impression qu’il y a une peur, une peur du pouvoir, et on se dit « ici, il n’y a rien », alors on ne montre rien. Mais ce n’est pas possible qu’il n’y ait rien, puisqu’il y a des gens. S’il y a des gens, il y a quelque chose. Il n’y a rien en Hainaut, mais il y a tout dans le Brabant et à Bruxelles ? Comme s’il y avait un label de quotient intellectuel sur une province…
Il y a un cercle vicieux à Charleroi, on se dit qu’il n’y a rien qui se passe, et ton moteur devient le rien. C’est dangereux.
Le rien est une richesse en même temps qu’un néant. Les artistes n’ont besoin de rien.
Il y a là un piège, par rapport à l’autorité, puisqu’on pourrait dire que l’artiste n’a besoin de rien pour travailler. Le tout est de savoir ce que le pouvoir public donne comme importance à l’art. S’il croit à l’artiste. Ou s’il y a un mépris.
Il faut d’abord répondre à certaines questions…
Les artistes seraient de la région ? Ils y sont en résidence permanente… Il faut alors qu’ils prennent une distance par rapport à leur identité carolo pour y revenir. Pour ne pas tourner en rond.
Mais faire venir un Guatémaltèque pour réfléchir à notre région, alors qu’il y a plein d’artistes ici… Il y a des artistes qui sont là depuis 100 ans, et on ne leur a jamais demandé leur avis. (Ceci dit, c’est gai d’imaginer de planter le Guatémaltèque à Charleroi). Ou alors il faut qu’il y ait un échange. Il faut que l’artiste guatémaltèque nourrisse l’artiste carolo et vice versa.
Le projet fixerait une thématique précise ? Alors elle doit être choisie par rapport au mode de production de l’artiste.
Par rapport à moi, tout dépend de mes rencontres, et mes rencontres, elles peuvent être superficielles, et ce n’est pas parce qu’elles sont superficielles que je n’écrirai rien, puisque la rencontre est là. Mais si tu as un artiste qui est plus plasticien au sens formel, quelqu’un qui est sonore, …
Il faut croire en l’artiste, en ses sensations, ses émotions et son pouvoir de perception. A partir du moment où tu crois en ça, tu peux faire venir n’importe qui.
Propos recueillis par Julie Wauters
1er juin 2006