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Interviews

Marie-Claire Blaimont

Marie-Claire Blaimont
« Je ne veux pas faire de passéisme ni de misérabilisme, mais je pense que si on veut avancer dans le présent, on doit quand même se souvenir de notre passé. Notre histoire est porteuse. »

Qu’est-ce que la culture pour vous ?

La culture, c’est le reflet et c’est l’expression d’une société à un moment donné. C’est aller voir des choses qui ont été créées par des gens et y réagir. La culture doit permettre aussi de ressentir des émotions, d’être mis en question, d’imaginer d’autres possibilités de vie. La culture, ce n’est pas seulement consommer, c’est vivre quelque chose. La culture doit être proche des gens. Ce n’est pas un truc où on va se faire chier, mais quelque chose qui doit nous apporter un gain personnel, un plaisir et nous enrichir. C’est aussi un outil de démocratie, un outil pour agir sur la société et avec la société. Quand des gens montent une pièce de théâtre-action, c’est un formidable outil culturel qui permet aux gens de s’exprimer, de dire leur réalité.

Mais je n’aime pas faire des tiroirs. Pour moi la culture et le social sont extrêmement mêlés. Si tu veux agir sur une société, ce n’est pas uniquement en donnant des avantages sociaux ou en travaillant sur l’aspect économique et financier que les choses s’arrangeront. Les pouvoirs politiques imaginent toujours des changements de société sous des angles très pragmatiques.

Par exemple, pour lutter contre l’extrême droite, on met l’accent sur l’insécurité. Je pense que c’est une gigantesque erreur. Je crois que si on veut lutter contre l’extrême droite, le meilleur outil qu’on puisse développer, c’est l’outil culturel. Parce que, je me répète, la culture permet aux gens de réfléchir, de se remettre en question sur les lieux communs… Je pense que c’est un manque de culture qui fait avoir ces réactions primaires de rejet de l’autre, alors que quand on est confronté à la rencontre de l’autre, on ouvre les yeux.

Que représente la culture dans votre vie ?

La culture, c’est ma manière de m’ancrer dans la réalité. J’ai eu un parcours culturel un peu « hors-normes ». J’ai grandi au Congo et je suis rentrée en Belgique à l’adolescence. Au Congo je me sentais très proche de la vie culturelle : des gens chaleureux, la vie dehors, les couleurs, les bruits, le soleil, le rythme, la musique… Alors que ma mère, quand elle entendait à la radio « Pays de Charleroi », elle pleurait… Elle pensait avec nostalgie aux terrils, à son coron. Quand je suis arrivée ici j’ai été complètement acculturée : il n’y avait rien qui me plaisait, rien qui m’intéressait. Je trouvais les gens gris, tristes, les rues noires… C’est ma grand-mère qui m’a fait découvrir ce que c’était « notre » culture, « ma » culture « ethnologique » que je ne connaissais pas. J’ai compris par sa passion de vivre qu’il y avait des choses ici. Ensuite, c’est en allant dans les mouvements de jeunesse, dans les maisons de jeunes que j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se passait ici. Mais j’ai toujours cette nostalgie d’une vie hors-murs, d’une vie plus expressive.

Pourquoi avoir choisi de faire cette interview dans ce café, la Maison des Huit Heures ?

Quand je suis arrivée à Charleroi – je suis venue par mariage – mon amoureux m’a emmenée voir plusieurs choses pour me faire connaître la ville: l’usine Solvay, pendant la nuit, une coulée, le marché de Charleroi et la Maison des 8 Heures. Pour moi qui venais de Tournai et de Namur, ça a été un choc.

Ce café, pour Charleroi, c’est vraiment un symbole. Avant on avait un Palais du Peuple, que je n’ai pas connu, mais qui était, paraît-il, une merveille, mais qui a été abattu. Il y avait aussi la maternité Reine Astrid conçue par Leborgne, qui est, je pense, le plus grand architecte qu’on ait eu dans la région. Abattue elle aussi. Tout le monde a regretté que ce patrimoine-là, qui était symbolique pour les gens et qui avait une vraie valeur architecturale, disparaisse. Heureusement, les 8 Heures sont encore là et pour moi ça reste un symbole de la région. Je ne veux pas faire de passéisme ni de misérabilisme, mais je pense que si on veut avancer dans le présent, on doit quand même se souvenir de notre passé. Notre histoire est porteuse.

Ce lieu est ancré dans l’histoire de Charleroi et ça bouge. Les 8 Heures, c’est aussi une référence aux 3x8, à la lutte du monde ouvrier…

Que pensez-vous de la place de la culture à Charleroi et dans la région ?

Charleroi est une ville qui n’a pas un passé culturel riche et lointain, comme peuvent l’avoir Mons, Namur ou Liège… et je pense que ça se sent très fort. Cette ville s’est créée sur la sidérurgie et sur d’autres activités économiques. La culture qui est née ici à Charleroi a été très longtemps une culture ouvrière, axée sur le travail, avec des liens sociaux très étroits entre les gens, avec des luttes… Puis le monde ouvrier s’est retrouvé hors de la réalité économique. Les usines ont disparu. Les Maisons du Peuple qui assuraient les formations des gens à l’époque ont disparu également. Il y a là un tissu social qui s’est tout à fait dégradé et qui est difficile à remplacer, je crois. Il faudrait être très attentifs à ce que demandent les gens. Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Quels sont leurs besoins ? Quelle est leur possibilité maintenant de vivre leur culture, tout en étant dans cette réalité d’aujourd’hui ?

J’ai l’impression qu’à Charleroi on a pas assez confiance en nous. Pourtant on a une vie riche ici. Quand je suis arrivée, j’ai été étonnée par la chaleur des gens, par la possibilité de rencontre, par la faculté de communication des gens.

Mais on manque d’insouciance. C’est dû à notre histoire. J’ai aussi l’impression que les gens ne savent pas vraiment ce qui se passe dans leur ville. C’est bien alors d’avoir le magazine Latitude en toutes-boîtes. J’ai été surprise de voir que des gens que je connaissais et qui aiment voir des spectacles, ne savaient même pas que l’Eden existait et qui l’ont découvert par le Latitude.

Il y a un foisonnement maintenant. Il y a l’Eden, le Palais des Beaux-Arts, le Musée de la Photographie qui est exceptionnel et qui est connu à l’étranger… Il y a une richesse. Est-ce que parmi les Carolorégiens, on est conscient qu’on a ça ici, chez nous ? Il y a l’Académie des Beaux-Arts, le Conservatoire, des petites troupes de théâtre et de cabaret qui fonctionnent bien et qui ont leur rôle aussi, le Bois du Cazier qui a été très bien rénové et qui est un lieu où les gens se reconnaissent, le site de Parentville, Charleroi/Danses, les bibliothèques, la librairie Molière …

Je pense qu’il y aussi une génération qui arrive : le B.P.S. 22, 3DéStructure à Marcinelle, les Agités du bocal… Sans oublier que pour les vieilles personnes, aller à l’opérette le dimanche, c’est important aussi. Il ne faut pas être élitiste en culture. Quelqu’un qui va dans un centre horticole tous les quinze jours pour échanger avec d’autres sur ses techniques de jardinage et qui a du plaisir à faire son jardin, ça fait partie de sa culture. En ce qui concerne la culture, il faut être critique, mais pas élitiste.

Propos recueillis par Estelle Spoto