Mailing List

s'inscrire à la mailing list
@

Interviews

Stéphanie Leclef

Stéphanie Leclef
Stéphanie Leclef, c'est la passion des mots. A travers le théâtre, la déclamation, la diction, l'improvisation, la lecture... et aujourd'hui, le conte. Portrait d'une femme qui communique tout naturellement son amour de la langue française.

Portrait

Si je dois résumer mes voies, mes métiers, ça pourrait être par mon amour pour les mots. J’ai changé de voies très souvent, mais tout se recoupe, parce que je travaille toujours à partir des mots. J’adore les mots, j’adore le français. J’adore tous les sentiments et les émotions que la langue produit.

J’ai commencé par être comédienne ; je le suis toujours, ça reste mon métier principal. Puis j’ai pris différentes petites routes. J’ai été vers la lecture vivante, le conte, l’improvisation. J’ai été au conservatoire, en art dramatique, pour être professeur de diction et déclamation – malheureusement !

C’est seulement au bout de dix ans que je me suis rendu compte que je détestais l’enseignement. J’ai donc remis ma démission pour ne plus vivre que de la comédie et du conte.

Parce que je me suis aperçue que les gens en arrivaient à ne plus savoir prendre la parole. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire, là… je voulais les débloquer. Je suis allée dans des organismes où les gens avaient beaucoup de difficultés à prendre la parole et j’ai donné des formations de confiance en soi, d’improvisation… C’est important pour moi de sentir que, quand je prends la parole, ça sert à quelque chose. Au Vaudeville, par exemple, je trouve que ce ne sont pas des mots inutiles, parce que les gens rient beaucoup…

Je dirais que j’ai mélangé tout ce qui était mots, art et culture pour que ça touche l’essentiel dans la vie, que ce ne soit pas des « mots pour rien ».

Mon métier de conteuse

J’ai commencé à conter quand quelqu’un m’a demandé de travailler sur un lai de Marie de France (je l’ai étudié par cœur, puisque je suis comédienne et que les comédiens étudient leurs textes par cœur… maintenant j’ai trouvé un compromis, j’utilise mon expérience de comédienne dans mon travail de conteuse et vice versa.) J’étais face à un public d’adolescents. Et il y a eu une qualité d’écoute que je n’avais jamais vue ! J’ai ensuite contacté un musicien pour qu’il m’accompagne sur ce conte, devant un public de tout petits, et la qualité d’écoute était la même. Dans le conte, il y a un retour immédiat. C’est très valorisant.

De toute façon, quand on aime ce qu’on fait, on a un retour immédiat. Ce qui est difficile, c’est de trouver ce qu’on aime. Moi, avec le conte, j’étais sûre d’avoir trouvé.

Je me suis alors lancée dans le conte pour adultes, puis j’ai fait des contes pour adolescents, quand ma fille a eu cinq ans, j’ai fait des contes pour enfants, puis mon fils est né, et j’ai fait des contes pour bébé…

Les histoires, on peut les raconter à tout le monde. C’est très gai de raconter des contes à des enfants, parce que ça les fait grandir. Et j’aime bien en raconter aux adultes parce que ça les fait retourner en enfance, ça leur donne un plaisir qu’ils n’ont pas dans la vie de tous les jours. Le conte touche tout le monde.

J’adore dire les mots des autres, mais maintenant, je commence à dire mes mots. Même si je n’ai encore aucune technique d’écriture. J’ai envie de dire des choses à moi, maintenant. Comme je suis très timide, je préfère les dire dans mes histoires… je préfère me cacher derrière mes personnages, et puis je trouve que ça fait plus d’effet. Mais j’adore toujours dire les contes des autres !

Mon métier de comédienne

Je joue surtout au Vaudeville : je m’offre une pièce par an, parce qu’avec trois enfants… c’est toute une organisation !

J’ai une troupe, qui s’appelle « Pescalune », et avec ma troupe, on joue des spectacles moyenâgeux et renaissants dans les écoles, pour un public de personnes handicapées, dans les châteaux, dans la rue… partout en Belgique et en France.

Définition de la culture

Je n’ai pas de définition !

Mais je sais qu’il y a une culture qui me touche et une culture qui ne me touche pas. Quand c’est trop compliqué, ça m’embête, ça a beau être très cultivé, je m’en fiche !

J’aime bien que la culture dise quelque chose aux gens. Il y a des gens qui ne sont pas cultivés du tout et qui ont une intelligence extraordinaire et il y a des gens qui sont très cultivés mais qui ont l’air bête… il faut qu’il y ait un juste milieu et que la culture touche tout le monde.

J’aime bien aussi que les gens rient, ou pleurent, ou sourient. J’aime qu’ils soient émus. Qu’ils soient touchés par l’émotion.

J’aime bien que la culture fasse passer des messages. Pour le moment, le message que j’ai envie de faire passer, c’est « allez jusqu’au bout de vos rêves et réalisez ce que vous avez envie de faire ! » « Profitez du temps, de la vie, de l’instant qu’il y a ! ».

La culture pour tous…

La place de la culture dans ma vie est sûrement plus grande que je ne crois !

Mais je n’aime pas qu’on appelle ça « culture ». Je n’aime pas qu’on placarde un « ça, c’est bien, c’est de la culture »...

Je voudrais que la culture appartienne à tout le monde. Mais tout le monde n’a pas accès à la culture. Moi j’aime bien ce qui est quotidien. Je trouve que ce qui est extraordinaire, c’est qu’un grand intellectuel, en parlant simplement, va réussir à apprendre des choses culturelles à quelqu’un qui n’y connaît rien.

Le statut de l’artiste

Pour obtenir le statut d’artiste après 36 ans, il faut travailler 468 jours à temps complet. Ça, c’est la culture !

Et comme aucun théâtre, aucun centre culturel, aucune province n’engage quelqu’un pour ce nombre de jours, il faut les trouver tout seul ! C’est faisable, bien sûr, puisque je vais y arriver, mais il faut avoir une santé ! Concrètement, j’ai 24 employeurs. Cette année, j’ai donné des formations au conte, et des formations à la prise de parole en général. J’ai mis un peu le théâtre de côté.

Après ces 468 jours, ce qui est assez génial en Belgique, c’est qu’il ne faut travailler qu’un jour par an, ou avoir un contrat par an pour garder ce statut-là. On reste comédien tout le temps, on n’est pas obligés de faire la plonge dans un café, on peut rester chez soi pour étudier, faire des recherches… c’est un statut luxueux. Quand on a ce statut, on est protégés, même si on n’a pas de pièce pendant six mois !

La culture dans la région

Nul n’est prophète en son pays !

Pour moi, il n’y a rien qui se passe ici… j’ai perdu un peu courage aussi…

Je crois que le fait d’avoir ta propre association permet une grande indépendance, mais les pouvoirs publics finissent par oublier ce que tu fais… La Ville de Charleroi ne fait jamais appel à moi, et ce n’est pas faute d’avoir envoyé mon cv !

Enfin, ce n’est pas qu’il ne se passe rien, c’est plutôt qu’il se passe plein de choses, mais avec des « non-carolos ». Il y a par exemple beaucoup de gens de Charleroi à qui j’ai demandé des auditions il y a quelques années, et qui ne m’ont même pas laissé le droit à l’audition. Ils ont engagé des Bruxellois, ou des Français…

Pourtant, j’aimerais bien travailler à Charleroi ! Il y a plein de choses à y faire ! Ce serait gai de travailler près de chez moi !

Un des autres problèmes, c’est qu’à Charleroi, les gens qui ne sont pas directement touchés par la culture semblent ne pas être au courant de ce qui existe.

Par exemple, je me suis beaucoup occupée de lecture pour bébés, à la consultation de l’ONE. Une fois, dans un milieu difficile, il y avait un papa, avec sa femme et leurs quatre enfants. Visiblement, ils ne devaient jamais avoir eu accès au livre. Je parle au papa, et je lui dis que je veux raconter une histoire à son bébé. Il me répond « mais, madame, il ne sait pas lire ». J’insiste, et je passe un livre en tissu à la petite. Tout de suite, elle tourne elle-même les pages. Le père était tout fier parce que sa fille « savait lire » ! Je ne sais pas si je les reverrai un jour dans une bibliothèque, mais au moins, je lui ai donné l’occasion de savoir qu’il y avait des livres en tissu pour les petits, et que sa fille était intéressée…

Ce sont presque toujours des bénévoles qui font ce genre de démarches, des petites associations qui ne s’en sortent pas… on est en retard par rapport à la France, ici, dans la reconnaissance de la culture en général. D’ailleurs, dans les écoles, quand je vois un comédien qui vient jouer, c’est un Français ! J’ai envie de rappeler aux Belges qu’on est là ! On est nombreux ici !

Mais il y a beaucoup d’énergie déployée par ceux qui y croient… je suis sûre qu’il y a moyen d’aller vers les gens et de les toucher !

Propos recueillis par Julie Wauters

15 juin 2006