De par mon milieu, normalement la culture devait être le dernier de mes soucis. Mais j'ai eu la chance d'avoir un père musicien. Il était mineur, mais il avait compris que la connaissance et la culture – il ne faisait pas vraiment de différence entre les deux - c'était important. C’est cela qui m'a permis de faire des études, mais aussi de baigner dans la culture depuis mon enfance. Par exemple, chez moi, on écoutait régulièrement de l'opéra. J'avais aussi une grand-mère qui racontait beaucoup d’histoires… A partir de 17-18 ans, j'ai toujours croisé des gens qui avaient des projets « culturels ». J’ai toujours été intéressé par le monde, par la société en général, j'ai d'ailleurs fait des études de sociologie. Quand j'étais jeune, dans les années 68-69-70, on faisait peu la différence entre la culture, la politique et la sociologie et donc s'intéresser au monde, c'était évidemment avoir des projets culturels : faire du théâtre, du cinéma, proposer des spectacles... La culture pour moi, jusqu'à l'âge où j'ai repris le Centre culturel, ça a toujours été participer à la création plutôt que de la consommer ou de la faire consommer comme je fais actuellement. J'ai toujours été dans un processus de créativité. Je suis passé du théâtre au ciné, du ciné à la musique, de la musique à la littérature. J'ai quasiment tâté de tout y compris de la BD. Par exemple on a créé ici, à Chapelle, la toute première expérience de Théâtre-Action avec Jean-Louis Colinet, actuel directeur du Théâtre National, Michel Dezoteux, directeur du Varia, Toni Cecchinato, spécialiste de Dario Fo en Belgique.
Je pense que si je suis dans la culture, c'est parce que j'aime la vie et, quand tu aimes la vie, c'est difficile de ne pas être à la recherche de ce qui est beau, amusant, de ce qui enrichit. Si j'ai pu rester dans des métiers pendant 7 ou 8 ans d'affilée comme je l’ai fait à la Médiathèque de Charleroi, c'est parce qu'il y avait ce côté culturel. C'est un peu embêtant d'ailleurs parce que je n’ai jamais gagné beaucoup d'argent. Mais je me suis jamais emmerdé. Je pensais qu'avec la culture il y avait moyen, de changer le monde. Et je le pense toujours. Je crois beaucoup en la philosophie du chaos : un battement d'ailes de papillon quelque part peut provoquer un ouragan de l'autre côté du monde. Si les gens qui sont énervés contre l'injustice d'aujourd'hui faisaient ce petit battement de papillon... C'est vrai que la plupart de ces « battements » ne servent à rien. Mais il y en a un qui un jour va peut-être provoquer un ouragan… J'y crois profondément. Le nombre de fois où on me dit « à quoi ça sert ?» quand il y a 22 spectateurs qui viennent voir une pièce de théâtre chez nous. Si il y en a deux qui sortent plus riches qu’ils ne sont entrés, pour moi, ça valait la peine de le faire.
La région de Charleroi n'a jamais été une région de culture, mais toujours une région de travail. Et malheureusement on a toujours fait une grande différence entre les gens de culture et les gens qui travaillent. Par ailleurs la région a toujours été sous la coupole du Mouvement Ouvrier. Un mouvement qui a fait un bien énorme à la population. C'était un mouvement de solidarité : les maisons du peuple, la possibilité d'avoir des vacances, les amitiés, une culture très ouvrière... Puis il y a eu la crise économique, la fermeture des usines, le chômage grandissant… Et pour chaque poste de travail qui tombait, c'était un morceau du Mouvement Ouvrier qui disparaissait. Les gens devenaient de plus en plus orphelins, seuls, sans aucune référence. Le travail que nous devons faire ici c’est voir comment nous pouvons rapprocher tous ces gens de la beauté du monde. Je pense aussi, sans mépris, que la culture est aux mains de « cultureux » qui sont très loin de la préoccupation des gens de notre région. Dans un centre-ville, il y a des gens plus jeunes, plus ouverts. On propose telle programmation et on a 700 personnes qui viennent voir. Mais faire de la programmation dans la périphérie, c'est beaucoup plus compliqué. Ici, quelqu'un qui s'intéresse à la culture, c'est un extra-terrestre.
Il faut dire aussi que dans notre monde politique, la culture a toujours été une non-préoccupation de tous les partis. Pendant 5 ans, on a eu 4 ou 5 ministres de la culture différents. Autant dire que s'il y a bien quelque chose dont on se fout, c'est de la culture. Un petit peu moins de l'événementiel ou de ce qu'on pense être de la culture, c'est-à-dire de l'entretien des institutions culturelles comme le Théâtre National ou le Palais des Beaux-Arts. L’important c’est ce qui se voit. Le reste on s'en balance. Je pense que les gens qui ont un peu de pouvoir dans la culture, doivent se battre pour expliquer au politique que mettre en concurrence le renforcement de la création de l'emploi et dans la création culturelle, c'est n'importe quoi parce que tout le monde sait bien qu'une commune ne sait pas créer de l'emploi. Il n'y a pas d'emploi. Il faut essayer de leur dire qu'au contraire mettre une partie de cet argent-là dans la culture, c'est faire le bonheur des gens. C'est beaucoup plus porteur politiquement.
La culture, c'est l'expression d'un niveau de développement d'une société à un certain moment. Aujourd'hui le rap c'est de la culture, peut-être pas il y a 10 ans. A partir du moment où on prend en compte tout ce qui est de l'ordre de l'expression, nous sommes dans la culture. A partir du moment où la culture fait rentrer du pognon, est-ce que c'est encore de la culture? On peut discuter de cela. Est-ce que Céline Dion, c'est de la culture ? Ca dépend lorsque le mec qui lui a écrit une chanson en y mettant son cœur… Ce qu'il a fait, c'est de la culture. Après c'est du show-biz. Mais tout est culture, comme on disait dans le temps « tout est politique ». En fait, tout dépend de pourquoi on le fait. Un petit groupe ici à Chapelle-lez-Herlaimont monte une pièce de théâtre. Ils font un travail de création qui n'est pas professionnel, mais pour moi c'est de la culture, aussi. Faire en sorte que les gens se mettent en situation de création, qu'ils pensent qu'ils peuvent créer aussi et qu'ils sont libres de faire des choses qu'on ne leur a pas imposées. C'est d'une banalité incroyable mais c'est très important.
Propos recueillis par Céline Lefebvre