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Interviews

Jean Debefve

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Jean Debefve, c'est un univers créatif sans fin. Non. Jean Debefve, ce sont des univers créatifs sans fin.

Portrait

J’ai 55 ans. Je suis un baba cool assumé. Assumé, parce que quand on avait 20 ans, ça en valait vraiment la peine. Ce n’est pas parce qu’on a raté au minimum la moitié des choses qu’on a essayé de mettre en place que ça n’en valait pas la peine, pour ce qu’il en reste…

Je suis économiste de formation. A ma sortie de l’université, au lieu de devenir assistant de banquier – j’aurais probablement fait encore plus de mal qu’un banquier normal (non seulement j’aurais été obligé d’exploiter les pauvres, mais en plus, je me serais trompé dans les chiffres) -, j’ai fait du théâtre jeune public et de la musique. J’ai joué dans 25 spectacles, dans 17 pays, sur 4 continents et dans 7 langues.

Parallèlement à ça, j’ai composé une cinquantaine de musiques de scène ; comme hobby, je dessine et je peins. J’ai le corps tout cassé, alors maintenant, je me consacre aussi à l’écriture et à la production de spectacles.

J’ai commencé le théâtre avant l’économie. J’étais guitariste, je jouais de la guitare et de plein d’autres petits instruments… Et j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui faisaient du théâtre des rues. Ils tournaient dans des Maisons de Jeunes. J’étais un des membres de la première Maison de Jeunes, à Forest. On s’est rencontrés, et ils m’ont demandé d’écrire la musique de leurs spectacles : j’avais 18 ans, j’étais en rhétorique, et je travaillais dans un spectacle en même temps… je me souviendrai toujours qu’en décembre, pendant mes examens, je me levais à 6.00 pour étudier, j’étais à 8.30 pour l’examen, je repartais travailler pour l’examen suivant, et à 18.00, je devais être à la salle pour jouer à 20.30. A minuit, je prenais le dernier tram, j’étais encore maquillé… je rentrais chez moi, et je reprenais le même rythme le lendemain. C’était assez acrobatique…

Après ma rhéto, je me suis lancé dans des études d’économie. Pourquoi ? Mon professeur d’histoire m’avait dit, à l’examen de maturité, que comme j’étais un littéraire, doué en français, ça ne valait pas la peine de faire les romanes… Il trouvait que je devais faire quelque chose où j’étais moins doué, mais qui m’intéressait. Je suis un curieux maladif. La philosophie, les mathématiques m’intéressaient. Je voulais comprendre le monde. On était très fort dans un questionnement sur le monde, à l’époque, avec le sentiment que, comme il ne fonctionnait pas, on allait le changer… Et, pour comprendre ce monde, il fallait d’abord comprendre comment il fonctionnait ! Je me demandais à ce moment-là - c’était une question fondamentale pour moi – ce qui déterminait le prix de la pomme de terre. Je voulais connaître la logique qui se cachait derrière les étiquettes du marché.

Il y avait moyen de faire une candidature jointe en économie, sociologie et toutes les sciences humaines… avec la possibilité de faire en plus un baccalauréat en philosophie. Ce que j’ai essayé de faire. J’ai abandonné la philosophie après une conférence…

A la fin de mes candidatures, il a fallu choisir les licences, et j’ai pris, de nouveau, ce en quoi j’étais le plus mauvais. J’avais vraiment le sentiment – c’était le sentiment des sociologues de l’époque – que l’université était là pour transmettre…

Très vite, j’ai fait de la musique avec tous les gens que je trouvais. J’ai brossé systématiquement la plupart des cours et je me suis aperçu qu’on pouvait tout à fait réussir à l’université du moment qu’on avait le bon langage. Je l’avais. C’est comme ça que j’ai réussi. Sans connaître le tiers du quart. Dans une science – l’économie pure, dénuée de son côté philosophique - qui est pour moi une escroquerie. Parce que, pratiquement, faire de l’économie pour diriger un état, c’est ridicule : c’est cacher qu’on fait de la politique, en se donnant des alibis, et notamment des alibis mathématiques. Moi, j’ai réussi brillamment en économie notamment en dernière année parce que je participais à un séminaire d’un ancien ministre de l’économie, social-chrétien, et qui se piquait d’encourager ses étudiants à parler d’économie marxiste etc.

Donc je suis sorti de là avec la conviction que cette science était un vide absolu. Mais peut-être qu’il y a une autre explication : celle que je n’y ai rien compris !

Ceci dit, je me suis bien amusé : j’ai fait beaucoup de théâtre ! J’ai rencontré là des gens, en 1969, avec lesquels je travaille encore aujourd’hui. 37 ans qu’on chante ensemble. « Seulement » 33 ans qu’on travaille ensemble…

On a travaillé pendant quatre ans dans un théâtre qui s’appelait « le Théâtre des Jeunes de la Ville de Bruxelles », et qui est devenu la Montagne magique. Globalement, le directeur, Marcel Cornelis, mon premier maître – après Bouglionne – a mis le pied à l’étrier à presque la totalité des troupes de théâtre jeune public qui sont nées à la fin des années ’70. La Galafronie, La Casquette, Les Mutants ont joué là-bas. Yolande Moreau. Isocèle. Tous ces gens qui ont fait un passage au « Théâtre des Jeunes de la Ville de Bruxelles » y ont appris à monter un décor, à faire une tournée. Et non seulement ils ont appris ça, mais ils ont tous été systématiquement voir d’autres spectacles. C’était une formation extraordinaire. Très mauvaise formation théâtrale, je le crains, parce que c’était quand même des gens qui n’étaient pas vraiment des gens de théâtre, c’était plutôt des aventuriers…

Cornélis, par exemple, était un homme extraordinaire : directeur adjoint du Théâtre National à sa création, il a trouvé très vite qu’il n’y avait pas assez d’aventure là-dedans, et il a acheté, avec des copains, une péniche pour y fonder un théâtre. Mais il y a eu une crue et ils se sont trouvés en banqueroute complète : dans une asbl, les administrateurs se portent garants… Alors, il est parti avec sa femme et ses deux enfants faire des marionnettes…

Commencer par le Théâtre des Jeunes de la Ville de Bruxelles, c’était un départ magnifique. Le temps, en plus, permettait tous les rêves : on n’était pas en train de nous dire à tout bout de champ : « Attention, il faut bosser, sinon vous n’aurez pas de travail. Attention, il faut être sérieux. Attention, il faut penser à votre retraite. Attention, ça va être la catastrophe dans 14 ans : il n’y aura plus de pétrole. ». A l’époque, il y avait une ouverture totale. On gagnait 8000 BEF par mois… mais on se débrouillait.

On a créé ensuite notre compagnie, « le Théâtre de la Galafronie ». On mettait dans la caisse tout ce qu’on gagnait pour créer un outil : avoir une ligne de téléphone, des projecteurs, etc. On était au chômage, on se faisait engager de temps en temps… pour continuer à avoir droit au chômage. On menait, finalement, une vie normale de « cultureux » belge. On s’agrippait dans les interstices du système et on essayait d’échapper au fongicide de l’Etat. On vivait comme des champignons. Un peu. Une vie filamentaire.

On a fait un dernier spectacle au Théâtre des Jeunes de la Ville de Bruxelles avant de le quitter. Marcel Cornélis nous a donné le décor, les projecteurs et sa bénédiction. Ça a été le premier spectacle de la Galafronie, qui s’appelait « le Voyage de Petit Morceau ».

On avait un autre spectacle à l’époque, « Dagobert », avec Jaco Van Dormael. Heureusement, le spectacle s’est arrêté, on n’est pas arrivés au bout… Heureusement parce que sinon, Jaco aurait continué à faire du théâtre au lieu de se lancer dans le cinéma ! Et parce qu’on apprend, dans les métiers qui peuvent susciter un enthousiasme du public, autant d’un échec que d’un succès. Un succès de trop, ça peut vous gâcher complètement, et vous vous prenez pour Nolwen, par exemple. Ceci dit, on a eu beaucoup de succès quand même avec notre premier spectacle !

Et puis, ça s’est enchaîné. Dans les années ’80. Au début des années ’90, on tournait dans le monde entier. On a tourné trois mois au Japon, en japonais. C’est quelque chose d’inoubliable. On jouait le même spectacle en anglais à Helsinki au début du mois de novembre pour des adolescents dans des petites salles intimes. Quinze jours après, on se retrouvait à Madrid devant 800 spectateurs, de sept à douze ans. Et on jouait en espagnol. C’est là qu’on a appris beaucoup sur la puissance du son (rires)… Le comédien est avant tout quelqu’un qui fait des sons, et pas qui dit des mots.

Maintenant j’ai immigré de Bruxelles. J’habite à Seneffe, j’ai redécouvert le Hainaut. J’avais cette espèce de complexe des Bruxellois par rapport à la Wallonie, cette espèce de mépris pour son propre terroir – ma famille est d’origine verviétoise. Et quand j’y suis revenu, c’est très curieux, mais c’est Bruxelles qui s’est changée en une espèce de fiction. ! Il y a tout à coup une prise de conscience que les racines remontent à plus d’une génération. Bruxelles est occupée de devenir la capitale européenne, alors, les francophones de Bruxelles qui ne seront pas européens ou riches, où vont-ils aller ? Mais à Feluy ! Ou à Charleroi !

A cinquante ans, on se dit qu’il faut mettre en place les choses qu’on n’a pas encore faites. On ne peut plus travailler avec l’ouverture qu’on avait quand on avait vingt ans... Quand on se disait qu’on pourrait le faire la prochaine fois…

La définition de la culture

C’est tout ce qui est ailleurs de ce qui est purement la survie. Ça, c’est la définition générale. La démocratie, c’est une culture. Les religions sont une culture. L’athéisme est une culture. Tout ce qui est de l’ordre de la capacité à renouveler.

Comme c’est ce qui n’est pas purement de l’ordre de la survie, une fois qu’on survit, ça devient de l’ordre de l’essentiel.

La place de la culture dans ma vie

Je m’aperçois qu’un certain nombre d’idées que j’ai défendues pendant 25 ans - pour une vraie culture de gauche, c’est-à-dire capable de se remettre en question – sont très liées à la réalité de la vie. Or on est toujours confrontés, de la part des économistes, des réalistes, à l’idée que « ce n’est pas si facile, qu’il faut tenir compte des réalités ». En parlant comme ça, les socialistes devront composer avec le marché, même les plus radicaux. Ça, c’est une lutte énorme, et elle est culturelle.

Lors de nos premières revendications du théâtre jeune public, il y a un ministre de la culture et des affaires sociales qui nous a dit : « vous me demandez de choisir entre des chaises roulantes pour handicapés et des places de théâtre pour les enfants ! ». A l’époque, on n’a pas eu le réflexe de lui répondre : « vous et nous sommes d’accord que devant un choix comme celui-là, il faut trancher. Ça, c’est votre culture qui le fait. Mais si vous ne transmettez pas cette culture-là aux enfants, quand vous serez vieux, et que c’est vos enfants qui devront choisir, ils choisiront la Star Ac. »

Dans une Europe qui se parcellarise, la culture est essentielle et elle doit investir dans le local. Or la télévision francophone belge offre pour les enfants des spectacles mondialistes. La radio nous offre une musique mondialiste. Les seules traces de la culture proprement belge francophone, dans les écoles, se trouvent dans le langage des enseignants et la culture de ceux-ci, qui n’est pas une « culture très éduquée » - parce que l’éducation à la culture n’est pas dans les priorités de l’enseignement de l’école normale. Et à part ça, toutes des choses qui sont mises en place par des artistes belges.

Et pendant ce temps, les feuilletons américains transportent la culture américaine…

Pour moi, donner toute son importance à notre culture locale, c’est vraiment essentiel. On a déjà perdu la lutte, contre les Américains ! On ne sera jamais aussi Américains que les Américains, ni aussi bien ! On sera, à la limite, si on a beaucoup de chance, dans les rapports qu’a le Mexique avec les Américains. Sauf qu’on ne pourrait même pas traverser la frontière !

Réinvestir dans notre culture locale, c’est vital, si on veut qu’il reste quelque chose des valeurs qu’on partage.

La culture dans la région

Je suis bien chez moi.

C’est une Province avec une identité culturelle très forte. Les gens sont d’ici. Le meilleur exemple pour illustrer ça, c’est le carnaval. Ils sont d’ici, et leur culture devient multiculturelle : on sait que cette région peut le faire. Il y a des restaurants italiens carolos, et des Gilles de Binche italiens et des mafieux turcs à la tête du foot. C’est la vie ! C’est le compost !

Cette Province est active dans la culture depuis les années ‘70. Il suffit d’aller dans le Brabant wallon pour voir la différence ! Des artistes, des députés permanents ont mené en Hainaut une politique déterminée. Je pense à Lansman, qui, avant d’être éditeur a fait de la diffusion jeune public. A Pierre Dupont – de qui j’ai reçu le prix Charles Plisnier -, un homme d’une culture étonnante, qui faisait peu de cas de son électorat parce qu’il était à la députation permanente pour une bonne raison : l’envie de changer le monde.

A mon avis, si le renouveau d’une région passe par l’industriel, le tertiaire, il passe par la culture aussi ! Parce que c’est lié à l’affirmation de soi, de quelque chose de possible. C’est l’exercice du rêve. Rien n’existera qui n’a pas été rêvé avant.

Propos recueillis par Julie Wauters

8 juin 2006