Quand j’étais enfant, je vivais entre Carcassonne et Paris. Et la culture, pour moi, c’était, d’une part, le cinéma du jeudi – j’ai vu un nombre invraisemblable de films ! – et, d’autre part, la fête théâtrale. La fête théâtrale, pour une famille militante communiste, c’était trois choses : l’Opérette à Toulouse, Châtelet à Paris et le Théâtre National populaire Jean Vilar. (On amenait à l’époque les gosses voir des spectacles qui n’étaient pas spécialement destinés aux mômes… c’est comme ça que j’ai pu voir Gérard Philippe, par exemple, même si je n’en ai pas vraiment de souvenirs, parce que je n’avais que 8 ans !)
La culture, pour moi, c’était aussi la tradition culturelle plus large : les châteaux cathares et tout ce que cela pouvait amener dans l’imaginaire (dans la cité de Carcassonne, quand tu es gosse, tu es Robin des Bois !), l’architecture de la région, liée à la mémoire profonde d’un pays qui a existé et qui n’est plus, de mouvements d’émancipation qui viennent du Moyen Âge et qui ont été écrasés, la mythologie cathare… J’ai été élevé là-dedans.
Et comme je venais d’une famille très communisante, j’ai beaucoup voyagé dans les pays de l’Est. J’y ai découvert quelque chose qui m’a beaucoup impressionné : le théâtre pour enfants. En Allemagne de l’Est, à l’époque, le Théâtre de l’Amitié était à la pointe du théâtre pour la jeunesse : il avait les mêmes moyens qu’un théâtre pour les adultes, avec une troupe entière, un orchestre, des maîtres d’armes…
Une autre culture qui m’a marquée dans le Sud-Ouest de la France, c’est cette culture culinaire, qui permet, autour de la « bonne bouffe », de parler, de jouer, d’avoir des contacts tout à fait différents. Cette culture crée, je crois, un état d’esprit festif « assis ».
Sans oublier le rugby ! C’est un sport basé sur la solidarité entre les gens. Un bon joueur ne peut pas faire gagner seul une équipe de rugby, c’est un travail collectif ! Tout le monde a sa place. Je pense que cet état d’esprit est aussi celui d’une troupe de théâtre, parce que c’est celui qui prouve qu’existent la solidarité entre les métiers, le travail en commun, la complémentarité…
Parmi toutes ces offres culturelles, celle qui m’intéressait le plus, c’était le cinéma. Je rêvais de devenir critique à la place de Jean-Luc Godard, dans « Les Cahiers du Cinéma ». Et comme je me disais que pour devenir critique de cinéma, il fallait un peu s’y connaître, j’ai suivi des cours théoriques de technique cinématographique, en même temps que des cours de théâtre. J’ai travaillé pour payer mes études... Et depuis, je n’ai plus jamais arrêté ! Je ne suis jamais devenu critique de cinéma. Mais ça reste une passion pour moi, je continue à lire « Les Cahiers », et je dois avoir plus ou moins 7000 films en vidéo…
J’ai commencé à travailler en 1964 à Paris, au Théâtre Edouard VII. Un peu plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Catherine Dasté qui prônait l’idée que les spectacles pour enfants devaient venir de leur imaginaire à eux. A partir d’ateliers qui permettaient d’avoir un contact fort avec les enfants, elle a ainsi monté un spectacle qui a complètement révolutionné le théâtre pour la jeunesse.
J’ai débarqué en Belgique en 1966-67, parce que j’avais des problèmes avec l’armée française… une petite tendance à déserter, alors il a fallu que je passe la frontière…
Quand je suis arrivé ici, j’ai rencontré Toone, qui avait depuis les années ’50 une troupe permanente au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles et qui gérait les deux associations qu’il avait créées : l’Association Internationale du Théâtre Jeune public et l’association des marionnettistes « Unima ». Quand il est parti, Toone m’a laissé la direction de son théâtre, le Théâtre de l’Enfance. J’y suis resté pendant trois ans.
Et après, on a monté la Guimbarde. En 1973. Avec Chantal Lempereur, Jacques Drouot et Antoine Patigny.
On a toujours essayé de développer des spectacles, mais aussi tout un travail d’animation et de sensibilisation. Je reste persuadé qu’amener un public non formé à voir un spectacle ne suffit pas pour changer des habitudes culturelles. Il y a tout un travail d’approche à faire ; il faut être présent, écouter, rencontrer les gens, parler avec eux, leur montrer que le théâtre leur appartient aussi… Tout le monde paie des impôts pour qu’il y ait un Palais des Beaux-Arts !
Donc, depuis 4 ans, on est en résidence au PBA+EDEN pour changer les habitudes culturelles des gens. Que les enfants voient des spectacles, c’est une chose. Qu’ils participent à des ateliers, c’est une chose aussi. Mais des études faites par l’Université de Lyon et par l’ULB montrent que des enfants qui ont été régulièrement au théâtre ne changent pas d’habitudes culturelles à l’âge adulte. L’idée, c’est donc d’aller un tout petit peu plus loin… il faut développer le travail auprès des parents en amenant leurs enfants à voir des spectacles, à faire des ateliers, mais aussi à ce qu’ils fassent eux-mêmes des ateliers et qu’ils aillent voir des spectacles pour adultes. L’idée est le théâtre vive complètement, et que tout le monde aille au théâtre, et en fasse. Pour que ça fasse partie du quotidien.
Le théâtre, c’est une façon de donner la parole aux citoyens. Apprendre à dire et à écouter. Apprendre à être critique, à ne pas avoir peur de sa sensibilité. Il me semble que c’est un moyen politique de changer quelque chose dans la vie de la cité. Il me semble que, pour des gens qui viennent de milieux très défavorisés, c’est très important. C’est important qu’ils s’aperçoivent qu’ils « peuvent aussi ». Sophocle n’appartient pas à une partie de la population ! Il fait partie du patrimoine de l’humanité. Tout le monde y a droit.
Mais il faut être présent pour pouvoir amener le débat, la réflexion… pour que les gens se rendent compte qu’ils peuvent dire ce qu’ils pensent. La culture, c’est le développement de l’esprit critique.
C’est un lieu de rencontre.
Un lieu de prise de conscience.
Un développement de l’esprit critique.
Un endroit d’émerveillement, où on se laisse aller.
Pour moi, la culture existe quand il y a un échange. C’est-à-dire lorsque des gens viennent écouter la parole de l’artiste, mais aussi quand l’artiste écoute le public.
C’est un instrument politique. Même si les politiques actuelles ne s’en rendent pas compte. Quand on voit comment, en France, la culture s’est développée : d’un côté, Malraux comme Ministre de la Culture et, de l’autre, le parti communiste… deux partis, de droite et de gauche, voyaient donc à l’époque dans la culture un moyen d’entrer en contact avec les populations ! Et, du coup, il y avait des moyens suffisants pour que ça fonctionne.
Actuellement, on a l’impression que la culture, c’est un petit peu sur le côté, ce n’est pas un ministère important. Alors que je crois que c’est essentiel… le rapport à la culture, le rapport à l’art (la culture est beaucoup plus générale que l’art), c’est vraiment ce lieu de rencontre, ce lieu où on peut être en enfance, ce lieu où on peut regarder, sentir ensemble – quels que soient les âges, les origines, les milieux sociaux - quelque chose, ce lieu qui permet d’analyser le monde. Parce que dans une pièce de théâtre, en une heure, on raconte l’humanité… c’est du condensé, le théâtre, un moment où on peut comprendre, réfléchir. Un moment où on peut ne pas être passif. On est dans une société où la passivité a tendance à l’emporter sur tout.
La culture, pour moi, c’est vraiment réagir. Donner à chacun les moyens de réagir, les outils pour réagir. Que ce soit émotionnellement, politiquement, intellectuellement… parce que si je réagis, je peux proposer… on est loin de la léthargie de la population actuelle, celle de la consommation de l’image, de la consommation sous tous les plans.
Je crois que la culture, c’est un besoin.
La culture, c’est mon travail. C’est être à 8.30 du matin dans les écoles, l’après-midi avec les professionnels et le soir avec les associations… 7 jours sur 7, généralement.
Je pense que c’est du militantisme… même si ce mot fait rire tout le monde ! Parce que, comme pour moi, la culture est vitale, je pense qu’il faut la faire partager.
Ma vie est remplie d’émotions, de sensations, que j’éprouve au contact de la culture. Les gens qui n’ont pas ça… je pense qu’ils perdent énormément de possibilités de sortir de leur quotidien, de leurs petits et de leurs grands problèmes ! Bien sûr, il y a des formes culturelles dans lesquelles je n’entre pas, comme, sans supériorité, sans jugement, la culture de TF1… je ne sais pas si ça permet de dire, et de rêver. Peut-être que ça permet de rêver d’imiter ?
Le militantisme, c’est ça aussi, arriver à ce que les gens se comprennent autrement que par le portefeuille. Quand on sait qu’au Parlement Européen, les mots qui reviennent le plus souvent sont « banque » et « industrie »… Il y a quelque chose à faire… Peut-être donner aux gens l’idée qu’ils appartiennent à l’histoire ? Leur donner l’idée que la situation qu’ils vivent peut ne pas être éternelle, que ça peut n’être qu’un moment. Connaître son passé permet aussi de comprendre que les problèmes que l’on a peuvent se résoudre ou s’amplifier par la suite… il n’y a qu’en connaissant le passé qu’on peut envisager un avenir.
Ce qui est positif, c’est la grande variété de possibilités. Dans la région se développent des choses qui vont de la grande diffusion au travail d’éducation permanente, et ce, sans concurrence aucune. Pour avoir travaillé ailleurs, je crois que c’est justement ce qu’il y a de très intéressant, ici, cette possibilité de faire cohabiter les choses. Même si on pourrait faire naître une meilleure cohésion…
Une autre chose très chouette, c’est cette envie partagée de joindre le « non-public », c’est-à-dire de toucher les gens qui ne sont pas intéressés d’emblée par la culture, ou qui n’y ont pas accès.
Mais les projets ne se mettent pas très vite en place. Beaucoup de choses ne se concrétisent pas…
Pourtant, ils se multiplient, les projets ne stagnent pas !
Charleroi est le lieu qu’on a trouvé en 33 ans, en Belgique (j’ai travaillé dans une dizaine de villes en France où on menait le même genre d’actions) où notre travail de sensibilisation a le plus de sens. Surtout grâce au PBA+EDEN, qui nous offre des conditions favorables à nos actions.
Je suis en résidence dans ce centre culturel depuis 4 ans, et je pense que c’est un lieu où on peut se permettre de mener des expériences sans vraiment les moyens nécessaires…
Propos recueillis par Julie Wauters
28 juillet