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Interviews

Zakaria Kassi Lahlou

Chambre noire
Jawhara
Zakaria Kassi Lahlou est comédien, metteur en scène et professeur à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle (ISADAC) à Rabat. Invité en Belgique dans le cadre d’un Accord de Coopération entre la Communauté française et le Ministère de la culture du Maroc, il cherche avec le directeur du théâtre de la Guimbarde, Michel Van Loo, à mettre en place un projet théâtral interculturel. Tous deux ont à cœur de travailler « le terrain » en profondeur pour qu’un réel échange de cultures soit possible.

Comment cela se passe au Maroc, pour un homme de scène ?

Au Maroc, le théâtre est dans le sang du peuple. Tout est théâtral, quelque part.

C’est difficile d’être comédien, partout, maintenant… Mais chaque comédien essaye de se forger une carrière à part. Chaque comédien trouve son chemin, trouve comment gérer les contraintes du métier. Moi, j’ai fait des études pour pouvoir avoir différentes casquettes : d’abord à l’ISADAC, où j’enseigne aujourd’hui, puis à l’académie des arts en Egypte où j’ai fait un troisième cycle pour la mise en scène.

Ces multiples casquettes me donnent la sécurité, bien sûr (être comédien uniquement n’est pas envisageable, au Maroc, en tout cas, pas pour moi), mais c’est aussi leur coexistence qui me permet d’assumer pleinement chacune de ces branches. Parce qu’elles sont complémentaires et beaucoup plus intéressant. Même si cela demande plus d’énergie, plus d’investissement intellectuel et professionnel. En étant avec mes étudiants, ma source et ma ressource, c’est mon métier de comédien, et en étant professeur, je suis toujours en contact avec les livres, les théories, la littérature, la philosophie.

Je travaille aussi un peu dans le cinéma. J’ai écrit l’histoire de « Tissées de mains et d’étoffes », un film de Omar Chraïbi. J’ai joué dans « Chambre noire », de Hassan Benjelloun, « Jawhara », de Saâd Chraïbi, et « Les vagues de la colère » de Abdelhaï Laraki.

La culture comme instrument de citoyenneté

Pendant les vingt années qui ont suivi la colonisation française (l’Indépendance date de 1956), la culture avait un rôle de divertissement et de luxe.

Aujourd’hui, le Gouvernement marocain est conscient de l’importance de la culture : les hommes politiques pensent à la culture comme une arme face à la confusion totale de valeurs et d’objectifs.

La culture, et le théâtre a fortiori, joue maintenant un rôle de militant. Cela devient l’endroit idéal pour forger la personnalité du citoyen, avec des valeurs - je ne vais pas dire « sûres », il n’y a plus de valeurs sûres – universelles de tolérance, de paix, de respect pour l’autre. Et de confiance en soi, en sa propre identité.

Pourquoi un échange avec la Belgique ?

L’ISADAC est le seul institut supérieur qui existe au Maroc. Quand on y est professeur, c’est une responsabilité dont il faut être conscient. C’est pour cela qu’on essaye de s’ouvrir à toutes les expériences qui nous entourent.

Il s’agit donc d’abord de rencontres entre formateurs pédagogues dans le domaine du théâtre. Aujourd’hui, c’est la première mission, elle dure une semaine. Je reviendrai en février et en mai.

Ces missions ont beaucoup d’objectifs. Le projet s’étale sur 3 ans, et aboutira à une co-production théâtrale avec des artistes des deux côtés. Mais c’est surtout un travail de fond, de terrain. Donner un spectacle n’est pas le plus important. C’est une compréhension mutuelle, un échange de valeurs culturelles, d’outils de travail dans le domaine, d’artistes et de spectacles, aussi…

On a commencé à travailler avec des jeunes issus de l’immigration qui sont plus ou moins dans une situation de difficulté d’expression, de malaise social, et on va installer des ateliers théâtraux pour mettre en valeur leur vécu ici, et puis donner des petits spectacles à travers les histoires. En fait, on est en train de créer un genre de « théâtre documentaire ».

Ensuite, en étant ici, j’ai pu remarquer que le théâtre jeunes publics est très présent. C’est un manque chez nous, au Maroc. On va essayer de profiter de cet échange pour développer cet aspect très important du théâtre, qui met en rapport l’institution théâtrale et l’institution éducative. Peut-être que, pendant le Festival International de la Petite Enfance de Charleroi, il pourrait y avoir un spectacle marocain… Ce serait une première !

La philosophie de ce projet est donc de mettre en œuvre des projets interculturels qui vont contrecarrer toutes formes d’intégrisme, de racisme, de malentendu… On espère qu’à travers ce genre de projets, on comprendra que l’humain est universel. Et qu’on peut faire beaucoup de choses ensemble si la cohésion existe, si on se respecte mutuellement si on respecte nos différences.

Intervention de Michel Van Loo

Je voudrais ajouter que si on peut organiser quelque chose à Charleroi, c’est grâce à la maison d’économie sociale (un service de la Ville) qui a mis sur pied toute une série de rencontres avec les associations d’intégration, les maisons de quartiers, les écoles, les professeurs de civilisation islamique, la Funoc…

Encore une chose : une ambition qui n’a pas été citée tout à l’heure… Celle de sensibiliser des jeunes au théâtre pour envisager, à plus ou moins longue échéance, qu’ils se servent du théâtre pour leur future vie professionnelle. C’est donc aussi un tremplin, une formation des jeunes au travail.

Propos recueillis par Julie Wauters

23 novembre 2006