Je suis artiste et enseignant – je pense que les deux vont ensemble ! J’ai 34 ans, deux petites filles.
Je viens de l’académie de Tournai, en illustration et bande dessinée.
Je n’ai pas étudié la bande dessinée parce que j’en avais lu beaucoup étant gosse. Ce qui m’a amené à vouloir faire de la bande dessinée, au départ, c’était surtout la narration. Pas la narration en tant qu’auteur… Ce qui m’intéressait, c’était raconter quelque chose avec l’image.
Je me suis alors dirigé vers le cinéma, la vidéo… Mais, très vite, je me suis rendu compte que c’était un travail de groupe, qu’il fallait partager. Et je suis plutôt un solitaire, j’aime travailler seul : pouvoir tout décider.
J’ai découvert la bande dessinée à une époque bien précise, fin des années ‘80, en allant dans des académies. J’ai vu des choses nouvelles, où, justement, il se passe quelque chose avec l’image. J’étais impressionné par le travail, les planches. C’est suite à ça que j’ai décidé de faire de la bande dessinée. Parce qu’il y avait la possibilité de mettre en images une histoire de manière très simple ; il fallait juste apprendre à cadrer, à dessiner.
Ce que j’aime dans la bande dessinée, c’est la narration, je l’ai dit. Mais la narration qui m’intéresse n’est pas une écriture avec un début et une fin, le récit épique où il faut des bons, des méchants, des gens qui meurent…. Ce que je veux, c’est entrer dans l’image et y rester. L’important, pour moi, c’est le temps, l’ambiance. Plus que le récit en soi. Se déplacer et avancer dans le temps à l’intérieur d’une image.
Ma démarche est peut-être plus plastique que littéraire, dans le sens où je ne veux pas écrire un scénario, puis découper pour faire en sorte que tout soit bien ficelé… Quand je fais une planche, il faut que ce soit avant tout esthétique, qu’elle me plaise à moi. Le morcellement parfois obligatoire de la bande dessinée m’énerve.
Ce qui m’intéresse, c’est ouvrir une image. J’aime bien faire des plans très larges où il peut se passer plein de choses, mais où il ne se passe encore rien. Là où le lecteur peut tout à coup apporter sa part et développer… Je n’aime pas quand il se passe quelque chose, parce qu’après, c’est fini. Par contre, le moment peut être assez intense quand quelque chose va se passer, mais ne se passe pas. C’est juste ce moment-là que je veux saisir.
Dans Moloch, par exemple, il y a des images et des photos où des personnes dévisagent directement le lecteur. Comme si… un personnage me regardait de face, pendant que je lis le livre et me disait quelque chose. Dans La Ville Rouge, il y aura ça aussi. Les personnages sont enfermés dans des cases, et ils regardent par la fenêtre le monde réel.
En sortant des études, je suis resté un petit temps « sans rien ». Mais ce temps-là, je l’ai consacré à réaliser mon premier livre : Moloch. À côté de ça, je faisais mon CAP et je cherchais du boulot dans l’enseignement.
Je voulais absolument travailler dans le social : si ce n’était pas prof, c’était animateur. Depuis l’âge de 16 ans, je suis dans les mouvements de jeunesse…
Au départ, j’étais prof à Saint-Luc à Tournai, et maintenant, ça fait quatre ans que je suis à Florennes. Comme prof d’arts plastiques. Ça me permet évidemment de continuer mon travail artistique. Si je devais vivre de mon dessin, je ne pourrais pas faire La Ville Rouge, je n’aurais pas pu faire Moloch. Parce que ce sont des livres qui sont difficiles à publier. Ce sont des livres qui ne rentrent pas dans l’industrie du livre.
Par Moloch, je me suis un petit peu fait connaître, j’ai eu quelques retombées, la Province m’a acheté des gravures, et j’ai reçu des aides de la Communauté française pour d’autres projets, ça a été un encouragement…. Mais si je devais recevoir des avances pour des livres comme Moloch, pour pouvoir travailler la journée (puisque quand on est prof, on est obligés de travailler la nuit… ce n’est pas évident), j’aurais des restrictions dans le scénario, je devrais travailler avec quelqu’un qui écrirait l’histoire… je ne pourrais pas faire de la gravure… ce ne serait pas du tout la même chose.
Ça pourrait m’intéresser, comme quand j’ai publié chez Delcourt, dans la collection « Encrages », Paroles de Taulards, autour des milieux carcéraux. Éric Corbeyran avait écrit les textes, j'ai fait quelques illustrations. Mais je n’aurais pas pu éditer Moloch autre part que chez Frémok. La Ville Rouge non plus. Parce que ce sont les seuls qui correspondent à mon travail… Eux non plus ne peuvent pas faire que Moloch et La Ville Rouge soient édités autre part.
Vivre sans, c’est impossible. On en a besoin.
Parfois, on en a assez des gens, de la vie, du stress, on se dit : on va aller s’isoler, dans la montagne, on va partir on ne verra plus personne… Mais si je vivais isolé, quelque chose me manquerait : la musique, les livres… La culture, pour moi, c’est tout. C’est la vie.
Je voudrais faire une différence entre deux choses : dans la culture, il y a le travail, et ce qu’il y a ce qu’il y a à côté : le repos.
Il y a aller au cinéma avec les enfants, ou pour se détendre : faire quelque chose où on ne doit pas trop réfléchir, où on se laisse aller. Puis il y a l’aspect culture où on ne peut pas aller voir n’importe quel film, où il y a des films obligés, où on doit acheter des livres. Cet aspect-là, c’est du travail, parce qu’on est « acteurs ».
On est entre les deux.
Il y a ce côté ‘travail’, puis il y a le côté ‘il faut vivre’.
On a besoin des deux. On a besoin de travailler sur soi pour évoluer. Et on a besoin de la facilité de la Star Academy (qui devient une référence ! C’est grave, quand même, pour nous, artistes, enseignants…) pour se couper.
Le temps n’y est pas.
J’adore le livre, mais pas la bande dessinée. (Quoique… ça dépend de la bande dessinée). J’aime bien les auteurs : Céline, Kafka, Kerouac… J’ai tout lu de Céline, j’ai tout lu de Kafka. Les livres, je les découvre par bouche à oreille. Ça m’arrive d’être à table avec des copains, ou avec d’autres artistes. Et une fois qu’on parle littérature, je prends note. Parfois, je fais des listes telles que je vais acheter le tout dans une librairie juste après, et qu’il me faut bien deux ou trois ans pour tout écouler.
J’adore le cinéma aussi. Mais je n’ai pas le temps.
La musique passe avant tout. J’ai été DJ pendant huit ans ! J’ai animé des soirées au Sunset à Gilly, la Maison du Peuple à Monceau, etc. J’aime bien la scène belge, j’aime bien le jazz, l’electro, la musique classique. Pour dessiner, c’est un peu mon moteur. Je mets de la musique tout le temps en travaillant.
Je devrais aller voir toutes les expos. Je dois me forcer, parce que ça va avec le travail. Parfois, j’arrive à glisser des expos avec les élèves, mais ce n’est pas évident. Et puis, j’ai un peu peur des foules. Par contre, j’aime bien prendre le temps et venir quand il n’y a plus personne.
La culture ne prend pas toute la place. J’aime bien le sport aussi. J’en ai besoin pour souffler, éliminer les mauvaises choses que je garde en moi. Je suis quand même relativement manuel. Mais quand je fais des travaux dans ma maison, par exemple, curieusement, je suis en manque de culture… et j’y reviens. Et c’est reparti. Ça me permet d’équilibrer.
Je vais exposer au centre Pompidou, du 6 décembre 2006 au 24 avril 2007. Ce sont des auteurs européens qui ont travaillé sur des grandes villes. Moi je vais présenter Charleroi.
Charleroi est une ville terrible. C’est une ville industrielle, et c’est ça qui fait sa richesse. Il y a toujours des choses à voir. Et ce côté-là va bien avec la culture.
C’est dommage qu’il n’y ait pas d’école supérieure. Et que l’académie soit si petite.
En même temps… peut-être que nous n’avons pas besoin de ça, à Charleroi. Parce qu’il y a Mons, … Quand on regarde Mons par rapport à Charleroi, on se dit que Mons pèse plus lourd culturellement que Charleroi. Pourtant, moi, je trouve que Mons est une très belle ville, mais… qu’il y a plus le côté « facile » de la culture dont je parlais tout à l’heure que son côté « travail ».
Je définirais Charleroi par son passé industriel. Mais je ne crois pas qu’on traîne ce passé, que ça fait des Carolos des passéistes. Les gens ont ça en eux. Quand je suis en vacances et que je rencontre un Carolo, je sais que c’est un Carolo. C’est une force qu’on a.
L’industrie a eu un effet qui a transformé la ville. Et même si elle disparaît, cet effet reste important. Que ce soit au niveau de l’architecture, au niveau des gens…
Les Carolos sont socialistes. Le syndicalisme est fort, ici. Les gens ne se laissent pas faire. De la rue de Turenne, on a une vue plongeante sur les hauts-fourneaux. Quand j’habitais à Mont-sur-Marchienne, il y avait toujours ce bruit de hauts-fourneaux. Il y a toujours ce mouvement, cette activité omniprésente. Je trouve ça puissant.
Le jour où tout ça va disparaître, et on va perdre quelque chose. Pas pour dire que c’était mieux dans le passé, parce qu’on avance quand même. On voit le Musée des Beaux-Arts, le Palais des Beaux-Arts, le BPS22… tout ça prouve qu’il se passe quelque chose.
C’est un petit peu à part, Charleroi, avec ce côté industriel qui se retrouve partout. Au BPS22, ça se sent fort, par exemple. Quand on va au BPS, on se sent bien. On est un peu chez soi. On n’a pas peur de s’asseoir par terre. Si on va à Paris, à Bruxelles, on ne le ferait pas.
Je parlais du Musée, du PBA, du BPS. Il y a aussi la Galerie Jacques Cérami. Quelqu’un comme Jacques, à Charleroi, c’est vraiment important. Parce qu’il se déplace, il vient voir. Il encourage. Il suit vraiment l’artiste quand il a décidé de le défendre. Ce qu’il faudrait, c’est plus d’initiatives comme ça : des gens qui travaillent, et qui s’entendent entre eux.
Soit on travaille parce qu’on a envie de faire des choses, soit on cherche ce statut : rien que d’avoir un dossier, ça prend du temps, deux jours de travail dans l’atelier. Ça fait partie du jeu.
En réalité, il faudrait des gens qui puissent aider dans tout ça. Des agents. Des intermédiaires pour permettre la diffusion. Et c’est important de montrer ce que font les artistes !
Propos recueillis par Julie Wauters
4 octobre 2006