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Interviews

Jean-François Van Haelmeersch

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Le parcours de Jean-François Van Haelmeersch est à son image : multiple et cohérent. Doué pour la gravure, la peinture, la lithographie, la sérigraphie, intéressé par l'architecture, la nature, il ne se disperse pas dans son oeuvre, au contraire, elle ne cesse de mûrir en se complétant. Et pour compléter l'homme, en dehors du travail personnel nocturne, il y a le travail de jour, avec des élèves ou des personnes handicapées dont il éveille l'envie de créer.

Parcours artistique

Je suis né à Tournai, il y a plus de 50 ans, et j’ai commencé la peinture aux alentours de 15 ans. À ce moment-là, j’étais chez les Jésuites, croyant faire l’architecture. Trois ans plus tard, en fin d’humanité générale, comme je me préparais aux examens d’entrée pour être ingénieur civil, j’avais au moins 10-15 heures de math, et je me suis senti dégoûté... J’ai abandonné mes rêves d’archi, et j’ai voulu faire l’académie.

J’ai voulu faire l’académie, mais mes parents voulaient que j’aie un diplôme, « quelque chose de sérieux ». Donc, j’ai été à l’école normale, section arts plastiques, à Mons. C’était une école un peu pilote, et j’ai pu toucher aussi bien à la céramique qu’au cinéma, à la lithographie, à la sérigraphie… ça a été une expérience très intéressante, mais l’école ne tenait pas assez compte du fait qu’au niveau des arts plastiques, on ne peut pas tout dominer. On ne sait pas être aussi bon en gravure qu’en photo ou qu’en céramique ! Tout était un peu dispersé.

Je suis alors parti à la Cambre, pour la peinture monumentale. Je ne me suis pas amusé, à part à un ou deux cours…

Et puis, je me suis inscrit à l’académie de Mons, chez Gabriel Belgeonne, un pédagogue extraordinaire, pour faire de la gravure. C’était un grand moment, parce qu’il m’a montré comment avoir plus de réflexion par rapport à mon travail, comment être moins instinctif. Il m’a fait prendre conscience de choses que je n’avais même pas perçues ! J’ai été aussi en gravure à l’académie de Tournai. J’aimais beaucoup la gravure, du lino à la pointe sèche, avec des mélanges… je trouvais que je n’en avais pas fait assez pendant mes années à l’école normale.

Parcours professionnel

À ce moment-là, je travaillais déjà. J’ai commencé comme animateur dans une maison de quartier, à Tournai. Juste après, j’ai eu une place de prof d’impression Offset dans une école, et d’histoire de l’art à l’académie de Tournai. J’ai perdu ces emplois, et j’ai déménagé.

Je suis arrivé à Charleroi en 1982. J’ai tout de suite trouvé du boulot comme éducateur à l’école clinique de Montignies-sur-Sambre. Et j’ai repris des études de sérigraphie, à l’académie des beaux-arts.

Cette période dure jusqu’en 1988. En 1988, j’ai commencé comme professeur de dessin à l’école clinique, pour handicapés de types 4 ou 5. Et c’est là que j’ai établi des relations privilégiées avec le milieu culturel carolo, qui m’ont permis d’organiser des ateliers avec des enfants handicapés au Musée des Beaux-Arts, avec des artistes… Qui m’ont permis aussi d’exposer, à la galerie Ephémère, dans une galerie de la Ville, au Musée du Verre….

Tout s’est mis en place à ce moment-là. Je suis entré en contact avec Mme Mengeot, du Musée des Beaux-Arts. Et très vite, on a monté des activités ensemble. On a convié des enfants à des ateliers au musée, plusieurs artistes répondant présents pour donner des indications par rapport aux choix de couleur, etc. On a exposé des œuvres d’élèves au Musée, en face d’œuvres d’artistes reconnus… En parallèle, avec Thierry Collot, on a créé des contacts avec « MST SIDA » et mis sur pied des stands dans le « Village des jeunes », qui servait à montrer aux jeunes toutes les possibilités d’études. Chaque année, notre espace d’exposition grandissait. On organisait des ateliers de dessin. Une fois, j’ai fait venir toutes les sections de l’école clinique, pour montrer ce que mes élèves faisaient. C’était très interactif : les gens pouvaient participer, et avaient accès à toute une série de renseignements.

Pendant toutes ces années, j’ai tissé un réseau de relations, dont je profite encore aujourd’hui. Quand je veux faire des expositions dans un endroit chouette de Charleroi, je sais que ce sera possible. On m’a toujours fait confiance, parce qu’il y a du sérieux dans mon boulot… j’ai toujours trouvé que le sérieux allait de paire avec la légèreté. Il faut se donner des rêves et des illusions pour essayer de les atteindre.

Je n’ai jamais fait que les choses que j’avais envie de faire, en essayant de ne pas trop faire de concession, même si elles sont parfois nécessaires…

Quand je suis arrivé au Club Théo Van Gogh, c’était pour un contrat d’un an. Dix heures par semaine, pour un atelier avec des adultes qui ont des problèmes mentaux… Au départ, ceux qui m’ont engagé ne savaient pas trop bien à quoi cet atelier devait ressembler : rien n’avait encore été fait, c’était un projet pilote en Wallonie - qui avait été imaginé par Busine à l’époque… Un an après, je montais une exposition avec un hôpital psychiatrique polonais !

Ça fait seize ans que je suis ici. De nombreuses expos ont été menées à gauche et à droite, avec énormément de collaborations. Je trouve qu’il faut faire des choses qui marquent plutôt que de rester dans son coin… ces choses-là sont porteuses, elles nécessitent peut-être plus de moyens, mais il y a les relais.

Travail personnel

Entre-temps, j’ai quand même travaillé un peu pour moi ! Je travaille très peu pour moi. Le soir, je n’ai plus assez d’énergie. Ce que je fais, c’est noter mes idées sur des petits carnets, que j’ai tout le temps sur moi. Quand je me mets au travail, je prends mon petit carnet, et tout est là. Dans l’atelier, je ne fais plus que mettre en musique. À la limite, je pourrais prendre un dictaphone, et donner les indications à quelqu’un d’autre qui pourrait exécuter… peut-être mieux que moi !

Dans mes carnets, j’écris simplement des mots tels que « cheminée », en fonction de ce que je vois, en me baladant, en voiture… Pour le moment, je suis obnubilé par les nuages…

Ça fait à peu près 30 ans maintenant que je fais du paysage, en me basant sur les traces qui peuvent rester en mémoire après en avoir vu un. Depuis sept ans, je travaille avec le photographe Thierry Massin, qui fait des sténopés de paysages.

Je fais principalement de la peinture, de l’acrylique. J’utilise le crayon, les pigments. Beaucoup de pigments. Des choses naturelles. Mon travail donne l’impression d’être un coup de pinceau, mais il y a de nombreuses couches. Avant je travaillais sur bois, maintenant, je travaille principalement sur toile ou sur papier. Mais du papier spécial, japonais, pakistanais… j’ai fait toute une série sur du papier de boucherie qui venait de Tunisie…

Je ne monte jamais une exposition que par rapport à un lieu, ses couleurs, ses lumières. Ce n’est pas nécessairement une installation comme on l’entend, mais comme je sais où vont se trouver les travaux, j’ai créé les pièces en fonction des espaces…

J’ai eu la chance et la malchance d’avoir du boulot. D’un côté, j’ai pu faire ce que j’avais envie de faire, sans concessions. Et aujourd’hui, quand on me propose un lieu dans lequel je n’ai pas envie de m’investir, je ne m’investis pas, c’est tout. C’est un grand avantage ! Le gros désavantage, c’est d’avoir dû tellement mobiliser d’énergie en dehors pour pouvoir mener à bien des expériences qu’après, je n’avais plus la force de travailler pour moi. C’est un peu une dualité… c’est un choix.

La place de la culture dans ma vie

C’est un tout. Qu’est-ce qu’on fait en dehors de la culture ? On voit des amis… on parle ? De théâtre !, …

Je vais très peu au théâtre, une fois par mois maximum. Souvent à l’Eden. Par contre, je ne vais jamais au cinéma.

Je lis certainement un bouquin par mois. Je lis tout, principalement roman, philo… Pessoa… « La part de l’autre » de Schmitt, Nothomb. J’ai adoré « Le Code Da Vinci ».

J’adore la télévision. Je suis vraiment fan, de tout. Ça va de Arte à « Ça va se savoir » !

J’aime beaucoup le jazz et la musique classique. J’ai vécu dans la musique classique au moins jusqu’à 14 ans. Je voulais jouer de l’orgue, je trouvais que c’était un instrument fantastique. Et puis, j’ai découvert Pink Floyd, et ça, ça a été la révélation…

Ma définition de la culture

Je ne sais pas où elle commence et je ne sais pas où elle s’arrête. Qu’est-ce qui fait la culture ? Pour Duchamp, ce serait le regard que les gens portent sur la chose… Donc, qu’est-ce qui fait l’art ?

Le regard que nous pouvons avoir, nous, est un regard « éduqué ». L’éducation et la sensibilité sont deux choses qu’il faut acquérir, en parallèle. L’éducation toute seule, ça ne veut rien dire, et la sensibilité sans l’éducation n’est pas suffisante.

Le hip-hop, la BD, c’étaient des « sous-cultures » il y a trente ans. Aujourd’hui, c’est complètement différent… Est-ce que ce n’est pas la société qui met l’étiquette « culture » pour avoir ses parts de marché et en tirer un maximum ? C’est quand même un produit de consommation, la culture ! Il ne faut pas se leurrer !

Est-ce que le cinéma est de la culture ? Oui, et non… mais qui va déterminer ça ?

Au niveau littéraire, il y a de plus en plus de bouquins qui sortent. Dans 50 ans, que restera-t-il ? Et est-ce que les bouquins sélectionnés aujourd’hui comme faisant partie de la culture seront encore vus comme tels dans 50 ans ?

Qu’est-ce que la peinture ? Pourquoi peindre ? L’acte de peindre est un acte important. Pourquoi le montrer ? Ça fait partie de la culture aussi.

Il n’y a pas « une » culture, il y a « des » cultures. Des cultures de groupe, de masse, des cultures plus pointues, des cultures pédantes…

La culture dans la région

Aucun des projets auxquels j’ai cru et que j’ai soumis aux autorités carolo n’a été refusé. On m’a toujours fait confiance. Mais c’est nécessaire d’avoir des relais.

Charleroi, c’est plein de choses, plein de richesse, mais c’est aussi plein de pauvreté. C’est une ville où, malheureusement, il y a des gens qui n’iront jamais au théâtre…

Il faut arrêter de croire que la culture, c’est quelque chose d’élitiste. Mais ce n’est pas pour ça que c’est facile. La culture demande un effort. Que ça soit pour lire un bouquin ou pour écouter de la musique. Le gros problème, c’est qu’il faut parfois se faire violence pour découvrir des choses qu’on ne connaît pas, sortir des sentiers battus. Penser « à côté de », c’est très important, essayer d’infléchir un petit quelque chose en plus... Tout en restant cohérent par rapport à ce qu’on connaît ou ce qu’on a fait.

Propos recueillis par Julie Wauters

25 septembre 2006

Photos : Exposition septembre 2006 - Coeruli Oculi (Mons)