Tout a commencé quand j’avais trois ans et demi, au moment où je suis allée voir « Le Lac des cygnes » au PBA. C’est là que j’ai vraiment voulu devenir danseuse.
Tout de suite après, j’ai suivi des cours de danse réguliers, dans une académie. Puis tous les jours, au PBA, où j’ai dansé dans des opérettes. Je suis ensuite partie pour l’opéra de Paris.
Comme il y a peu d’élus à Paris, je suis allée à Anvers, au VTI, pour mes secondaires artistiques. J’ai eu de la chance ! Il y a dans cette école une plongée complète de l’étudiant dans le monde de la culture. D’emblée, on nous a emmenés voir des expositions, des pièces de théâtre, des spectacles de danse... Il y avait deux heures de danse classique tous les jours, de la danse de caractère, de la danse jazz, de la danse créative… On mettait plusieurs spectacles sur pied chaque année. Il y avait aussi des cours de maquillage, de dessin… même dans la façon d’aborder les matières générales, il existait toujours un rapport à la culture !
Mais je n’étais pas naturellement faite pour le classique. Même si j’adorais danser, je n’avais pas les prédispositions physiques adéquates. C’était un dilemme. La nature a finalement eu raison : suite à une fracture mal soignée, j’ai renoncé à la carrière de danseuse. Cela a été une déception, mais en même temps, j’ai beaucoup relativisé cette carrière : anti-nature, elle empêche de profiter de la vie, de la famille… À quinze ans, je me suis donc dirigée vers les décors et costumes de théâtre. J’ai toujours aimé dessiner : mon meilleur jeu, quand j’étais petite, c’était un bloc de feuilles et des crayons. Je suis partie à Saint-Luc, à Tournai, pour terminer mes secondaires.
J’ai ensuite fait cinq ans de scénographie à La Cambre, où j’ai pu aborder beaucoup de techniques pour les décors et les costumes, mais aussi pour les maquillages, accessoires, perruques…
À la fin de mes études, j’ai monté un projet de ballet de marionnettes, sur le thème du jardin des délices. J’ai par après travaillé deux ans sur un projet de théâtre de marionnettes, dans lequel s’est déroulé, entre autres, un atelier avec des enfants de l’enseignement spécial.
Entre-temps, j’avais un jour vu une danseuse orientale dans un restaurant. Je me suis ainsi réconciliée avec la danse en découvrant une façon de danser qui est adaptée à l’anatomie humaine.
Cela m’a amenée à développer toute une réflexion personnelle. D’un point de vue formel, d’abord : en danse orientale, on travaille essentiellement sur les isolations du corps, ce qui m’a permis de multiplier les plans, les formes, les directions, et donc d’explorer toutes les possibilités de mouvements. Du point de vue de la couleur et du sens produit par ces mouvements, ensuite. J’ai mis sur pied un jeu de cartes à danser, qui reprend les différents paramètres qui peuvent composer le mouvement. Puis je me suis rendu compte que les danseurs et les plasticiens partageaient un même langage : quand je danse, je parle souvent de dessiner, de tracer des lignes dans l’espace. C’est de là qu’est venue l’introduction des arts plastiques dans mes ateliers.
Nous travaillons toujours par rapport à une thématique, pour éviter de se perdre. Il y a cinq ateliers hebdomadaires, qui sont répartis en fonction de l’âge.
Il y a le groupe des plus petits, de 4 à 8 ans, où l’on travaille sur les bases : les droites et les courbes, l’étendue des lignes différentes. Cette année, nous avons abordé les quatre éléments pour nous plonger dans le thème de l’eau. Ils ont déjà créé eux-mêmes des cartes de mouvements sur ce thème: onduler, tourbillonner, « dracher » … Ensuite, il faudra transposer ces formes dessinées avec le corps, construire une structure narrative… Il y a chaque fois un échauffement qu’on reproduit au début de la séance. On y fait bouger le corps de façon imagée. Ils le connaissent par cœur !
Dans le groupe de 8 à 12 ans, on travaille plus sur les isolations du corps que permet la danse orientale. On dissèque de la sorte le squelette. On va travailler aussi par rapport aux marionnettes pour monter le prochain spectacle : il aura lieu dans deux ans. Il faut apprendre plein de choses avant d’arriver à des petites performances.
Les plus grandes développent tout un travail sur le tapis ornementé. Ces tapis sont vus comme des circulations, comme si une danse y était écrite. Tout d’abord, elles vont imaginer une danse par rapport à des tapis de référence. Puis, elles vont créer leurs tapis personnels et danser sur leurs propres lignes.
Avec les adultes, nous nous centrons sur la danse. De la danse orientale, avec parfois du tzigane, du flamenco, mais surtout des bases qui donnent la possibilité d’aller dans tous les sens et dans toutes les danses. C’est le sens de mes recherches : retrouver des bases pour que tout le monde puisse danser !
À côté de ces ateliers, il y a le « laboratoire », où on travaille plus la danse en tant qu’ « essence » : des mouvements qui produisent un sens. C’est une approche de la danse contemporaine non élitiste. Une danse contemporaine qui recherche le spontané, avec les arts plastiques pour rebond.
Et puis il y a les stages, dont le dernier organisé au B.P.S.22, au sein de l’exposition de Johan Muyle. Des oeuvres en mouvement, aux discours puissants. Avec les participants, nous avons travaillé le mouvement dans un esprit de « collage », en soulignant le sens induit par celui-ci. Prenant pour base les œuvres présentées, nous avons d’abord observé le squelette, c’est-à-dire le corps et ses articulations, d’un point de vue formel et anatomique par le dessin, puis les possibilités d’isolation du mouvement avec la danse. Nous avons aussi abordé la technique du collage, avec du papier, pour l’expérimenter ensuite avec le corps. Nous avons enfin fait un parcours dans l’exposition pour entrer en relation avec les œuvres, reproduire les formes... C’était très fort ! Je pense notamment aux squelettes aux uniformes de prisonniers rwandais, qui sont dans des positions tout à fait tordues, celui au sac plastique sur la tête… Bouger avec l’oeuvre, et donner une réponse à ce que l’assemblage raconte par le mouvement !
Quand j’entends le mot « culture », je pense « cultiver ». Cultiver, c’est nourrir, faire grandir. C’est prendre des ingrédients, des matériaux et des idées qui permettent de composer sa personnalité.
Dans la culture, il y a une notion de choix, en tout cas dans notre société.
Il y a aussi la notion de partage : on est à l’écoute. En même temps, c’est une matière qui nous remet en question et qui suscite des discussions. Le dialogue, qui permet aussi de parler de soi, finalement. On peut assister à la culture d’une façon extérieure, ou la vivre par la pratique, ce qui est encore plus enrichissant.
La culture, c’est donc la construction, l’expression de soi et l’écoute de l’autre. On est dans une société où la pratique de la « danse ensemble » est vraiment perdue. Avant, quasiment chaque événement était un prétexte pour partager ce moment par la danse. Cela faisait partie des traditions. Aller en boîte aujourd’hui n’a rien à voir avec le « danser ensemble ». La danse enseignée de façon académique non plus. Dans mes ateliers, la prise de parole et le respect de la parole d’autrui par la danse sont mis en pratique.
La culture est partout ! Je prends autant de plaisir à observer quelqu’un dans la rue qui est en train de déambuler, qu’un participant aux ateliers ou qu’un danseur professionnel sur une scène. La danse, c’est l’art du mouvement. Un sac plastique valsant dans le vent peut aussi émouvoir.
La culture est partout, mais elle fait peur. Il y a des murs, il faut passer des portes… et ça, c’est vraiment réfractaire. C’est pour cela qu’il faut aller chercher les gens dans leur milieu, et les pousser à vivre la culture… en leur donnant les clés, qui sont souvent une question de vocabulaire. Pour moi, il est essentiel de faire danser tout le monde. Après les premiers pas, c’est un plaisir contagieux !
C’est à chaque instant, à chaque moment.
C’est une question de regard.
Amener les arts plastiques dans la pratique de la danse, c’est pour aiguiser l’œil, qui affûtera l’esprit.
Je suis fière d’être de Charleroi, parce qu’on a ce côté « débrouillardise », une envie de partage, d’aller à la rencontre de l’autre. Dans mon parcours, j’ai habité dans différentes villes, et c’est à Charleroi que je me sens le mieux ! Ici, le cœur des gens est ouvert. C’est « comme » s’il y avait moins de barrières…
J’ai envie qu’on parle en bien de Charleroi. C’est ici que je veux donner vie à mes projets !
Le premier spectacle de TAK/TAK s’est d’ailleurs monté à l’Eden. L’année passée c’était aux Ecuries. La thématique du laboratoire a été établie en regard à la programmation de Charleroi/Danses. Un stage a été organisé il y a peu de temps au B.P.S.22 dans l’exposition Johan Muyle. Et d’autres projets se préparent…
Charleroi, c’est aussi Bis-ARTS, le travail de qualité du Musée de la Photo et du B.P.S.22, qui proposent des expositions pertinentes. C’est aussi la programmation variée de Charleroi/Danses. À certaines périodes, on peut carrément séjourner à Charleroi, parce qu’il y a plusieurs choses à voir, plusieurs choses à vivre. La culture, c’est l’image de la ville, c’est une image qui invite et qui s’exporte…
Pour être reconnue comme Centre d’Expression et de Créativité par la Communauté française, la Compagnie TAK/TAK devait générer un emploi. Après avoir démarché dans un secrétariat social, je suis engagée à mi-temps avec, heureusement, un complément du chômage.
Il y a trop souvent des abus dans l’emploi des artistes animateurs : on m’a déjà proposé des titres-services, soit 6 € pour donner une heure de cours ! La Communauté française a pourtant estimé que le barème des artistes devait s’élever à 37.5 €. Ce qui est normal : avec cette somme, il faut garder la moitié pour payer les cotisations, on perd la journée de chômage, ceci sans parler du travail de préparation. Cependant, il faut que les ateliers restent accessibles. Les participants de TAK/TAK donnent 65 € par trimestre pour une heure et demie de danse par semaine.
Quand je vois tout ce que les gens peuvent dépenser dans les dvd, vidéo, appareils multimédias,… Ce sont aussi des composantes de leur personnalité ! Qu’on ne vienne pas me dire que la culture est chère ! On oublie trop souvent qu’il y a un réel plaisir à prendre avec la culture. On est malheureusement dans une société où, « moins on en fait, mieux on se porte ». Mais la culture, c’est quelque chose qui génère une source d’énergie. Moi avant d’acheter un livre, un disque, d’aller voir un spectacle, une exposition, j’ai toujours une espèce de petit bouillonnement en moi. Après, je sens que j’ai rechargé les batteries et alors là, les idées fulminent !
Propos recueillis par Julie Wauters
24 novembre 2006