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Magali Mineur

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Histoire d'une conteuse !

Portrait

Je suis bibliothécaire documentaliste de formation. J’ai travaillé dix ans en bibliothèque, surtout dans les sections « jeunesse », à Ottignies et à Châtelineau.

Dans le cadre de ce travail en bibliothèque, j’ai été amenée à suivre des formations continues organisées par la Communauté française. Je me suis inscrite à une formation à l’art de conter, donnée par Hamadi.

La rencontre avec Hamadi a été décisive pour moi dans mon parcours professionnel. J’ai suivi une seconde formation avec lui, ai demandé à être tenue au courant du programme, et, par chance, ai pu me joindre au groupe qui se mettait en place à ce moment-là pour suivre une formation longue sur le conte. Cette formation était donnée par Hamadi, auteur, conteur professionnel, et Claudine Aerts, spécialiste de la voix en Belgique, metteur en scène et professeur au conservatoire de Mons. J’ai travaillé pendant 2 ans avec eux sur l’art de conter.

Puis, j’ai participé à un concours au Théâtre de la Montagne Magique, et j’ai remporté le premier prix. Ce prix m’a permis de recevoir un peu d’argent pour me former en France, et acheter des livres, dans le but ultime de monter un projet. J’ai donc travaillé avec Claudine Aerts sur le projet « La femme à dire », un spectacle qui s’inspire des textes de Christian Bobin. Avec l’accord de l’auteur, j’ai réécrit l’histoire d’une femme à travers plusieurs de ses livres. J’ai travaillé ses textes à la manière du conteur, c’est-à-dire sans changer les mots, mais en y ajoutant les miens, et en créant un style qui ne correspondait qu’à moi. Ce spectacle a été présenté à la Montagne Magique en 2001.

Ensuite, j’ai quitté les bibliothèques pour faire du théâtre-action avec le Théâtre du Public. On a monté ensemble un projet écrit par Hamadi, qui s’appelle « Le Noir Quart d’heure », et qui a tourné 2 ans.

Entre-temps, j’ai créé avec Christine Andrien « La Maison de la Parole », une association dont l’objet principal est de promouvoir l’art de la parole et la tradition orale. On a été hébergés pendant quelques années par l’école Sainte-Marie à Châtelet. On a donc pu lancer une petite programmation dans l’art de conter, on a organisé des formations, des rencontres pour les jeunes et les moins jeunes. Ça a donné lieu à un festival qui s’appelle « Parole des villes », qui en est cette année à sa sixième édition. L’objectif de ce festival était de mettre en place un parcours itinérant du conte, en Province de Hainaut. C’était inspiré d’un phénomène qui prenait à l’époque son essor dans le Nord de la France et qui au lieu d’inviter le public à venir dans les lieux de spectacles voir le conteur, proposait au conteur d’aller rencontrer les gens là où ils vivaient. C’était l’occasion de nouer des contacts avec le secteur associatif de la Province, et d’investir certains lieux chargés de la mémoire symbolique du Hainaut, comme le Bois du Cazier, ou le musée de la mine de Fontaine-l’Evêque.

Et puis, il y a trois ans, l’association fondée par Hamadi 15 ans auparavant et qui s’appelait "Voix nomades" s’est installée à Auderghem et est devenue La Maison du conte de Bruxelles. Ça nous a permis d’avoir un lieu, de l’aménager pour pouvoir assurer une programmation continue. C’est le seul lieu en Belgique où la programmation est uniquement axée sur la tradition orale (le conte, la lecture, le chant traditionnel, …).

Ça nous a permis aussi de mener des ateliers à long terme dans les écoles avec les petits et les moins petits, les adultes, les futures puéricultrices…

Et de pouvoir développer tout un travail de collecte de la mémoire collective. Comme le travail de collecte entamé auprès des anciens mineurs de la région de Charleroi, par exemple. Ou des expositions comme celle qui a été montrée à l’Eden, l’année passée, dans le cadre du quarantième anniversaire des échanges belgo-marocains, de portraits d’anciens mineurs, de grands-mères, de mères et de filles, ...

Ce lieu nous offre la possibilité d’étendre nos activités à beaucoup de domaines…

Cela fait deux ans maintenant que je travaille à temps plein là-bas.

Mon métier de conteuse

Techniquement parlant, il y a plusieurs écoles du conte, comme dans le théâtre, il y a plusieurs écoles de théâtre. Chaque conteur a sa manière de transmettre cet art.

Le conte connaît actuellement des mutations. C’est une matière que d’autres professionnels que les conteurs se sont appropriée : les comédiens, les enseignants, les bibliothécaires… la transmission orale ne se passe plus de bouche à oreille et par les mêmes réseaux qu’auparavant.

Pour moi, la relation contée, c’est le rapport direct, de grande proximité avec les gens, qui mêle technique du comédien (avec un souci de travail scénique) et transmission orale telle qu’on peut l’imaginer, « à l’ancienne ».

Je ne suis pas conteuse au sens traditionnel du terme, parce que je viens à la rencontre du public avec d’autres matières que le conte, et qu’en plus, la manière de présenter ça est souvent hors des sentiers battus. Mais je ne suis pas non plus dans le milieu théâtral, puisque l’adresse directe au public est omni présente.

Cette manière de faire « en marge » est une position qui me convient, malgré les inconvénients – comme le manque de reconnaissance. C’est un art qui présente l’avantage de la liberté. La liberté de la recherche, celle de la rencontre de publics tout à fait différents à la manière qui nous convient le mieux. On n’est pas tenus par des règles ou des conditionnements précis.

Ma définition de la culture

Pour moi, la culture, ce n’est pas un ensemble de théories ou de créations reconnues par l’ensemble de la population comme étant la « véritable culture ».

Ce n’est pas non plus ce qu’on entend et ce qu’on voit dans la plupart des théâtres ou sur la plupart des radios, ni à la télévision.

Les effets de masse, les mouvements globalisants, les chemins tout tracés m’ont toujours fait peur. Cette méfiance vient de mes origines, des professeurs que j’ai rencontrés, des tentatives d’études universitaires que j’ai pu faire… Je suis issue d’un milieu populaire, où on m’a toujours parlé de la culture avec un grand « c », et, aujourd’hui encore, j’ai une appréhension par rapport à cette grande culture par laquelle, d’ailleurs, il faut bien passer.

Pour moi, la culture n’est pas quelque chose de fermé, d’opaque. Ce n’est pas quelque chose de figé, d’hermétique.

Peut-être que pour moi, la culture, c’est le lien qu’on peut faire entre une réflexion sur une matière donnée et le lien qu’on peut faire entre cette matière et le concret de la vie. La culture, ce serait ce qui bouscule mes idées, sur tel ou tel sujet. Quand je me dis que j’ai été bousculée en sortant d’un spectacle, je pense que j’ai pu accéder à une certaine forme de culture.

La Culture et la culture dans ma vie

Je l’ai dit tout à l’heure, à la Maison du Conte, nous sommes à une charnière. Nous nous situons entre le théâtre et le conte traditionnel.

Le problème, c’est que comme on est catalogués « conteurs », les gens qui viennent vers nous pensent qu’ils vont avoir affaire à un conte. Mais ce n’est pas parce qu’on est conteurs qu’on ne peut pas travailler avec d’autres matières ! Et pour moi, un conteur qui a des choses à dire en dehors du conte traditionnel vaut la peine d’être écouté.

C’est là où on se perd par rapport à tout ce qui est représentatif du milieu artistique : comme c’est très cloisonné, on a, d’un côté, le petit milieu des conteurs et, de l’autre, le monde théâtral. Comme si les liens, les jonctions ne pouvaient pas se faire librement. C’est peut-être dû à une ancienne rivalité, vieille de dizaines de milliers d’années : qui était là avant ? C’est peut-être aussi en lien avec cette différence de culture : le théâtre défend les grands textes d’auteurs, et le conte, la littérature orale.

La littérature orale n’est pas officiellement reconnue comme une grande littérature.

Ce sont des cloisonnements contre lesquels je me bat tout le temps se battre… La culture dans ce qu’elle a de plus populaire, simple, vrai, fait partie de ma vie au même titre que mon métier.

Ma définition du conte

Les universitaires qui se sont penchés sur le sujet disent que les contes ont des ramifications importantes avec l’anthropologie, la sociologie… Pour certains d’entre eux, les contes sont les éléments fondateurs de sociétés entières.

Il y a le conte merveilleux, le conte traditionnel, le conte facétieux, le conte philosophique... Il y a aussi les contes contemporains.

Raconter un conte, c’est inviter les gens à suivre le parcours d’un héros archétypal à travers un chemin initiatique. On suit un personnage tout au long du trajet qu’il fait, des obstacles qu’il rencontre et surmonte. Jusqu’à la situation finale généralement plus équilibrée qu’au début. Le conte répond à une structure vraiment particulière. Avec des images particulières. Avec un langage particulier : celui de l’oralité.

Le conte a été dit avant d’être transcrit. C’est ce qui le différencie fondamentalement de la littérature. C’est parce que le conte est porté par l’oralité qu’il prend tout son sens. Tous les contes qui sont écrits sont des contes collectés. Ils sont aménagés, changés par les auteurs d’aujourd’hui, parodiés. Mais la structure proprement dite du conte correspond toujours à quelque chose de l’ordre de la mémoire collective universelle.

Le conte a une existence propre. Je ne suis pas contre les gens qui écrivent leurs propres contes. Mais ce ne sont toujours que de pâles copies de ce qui existe vraiment. Parce qu’il faut des milliers d’années, et des centaines de rencontres orales entre les gens avant que la Belle au Bois Dormant soit la Belle au Bois Dormant.

Le conte ayant cette tradition orale pour lui, le conteur, à la différence du comédien, laissera la possibilité au public de répondre à un moment donné. Le comédien s’attachera plus à l’écrit. Il ne construira pas son récit, ne le bouleversera pas en fonction de la réponse du public.

La culture dans la région

La culture va avec l’évolution de la région proprement dite. La culture à Charleroi, c’est éclaté, c’est raciste, xénophobe. Agressif. Maladroit. Je pense que c’est dans ces régions-là que des actions culturelles très importantes, avec de très grands professionnels sur le terrain, devraient être mises en place. Mais, malheureusement, ce sont ces régions-là qui payent un peu les pots cassés de la politique générale. On mise sur les grandes institutions culturelles.

Ces régions sont parfois même dépossédées de leurs biens culturels… Après avoir eu une expansion gigantesque au niveau industriel, avec une richesse, un potentiel exceptionnels, aurait pu se développer en parallèle une culture extraordinaire. Mais une fois vidées les richesses du territoire, on a vidé les gens de ce qu’ils ont mis dans ces industries, dans ces choix de vie. Comme si c’était vidé de toute substance. Donc, on a une région sclérosée.

Statut de l’artiste

J’ai la chance d’être employée.

Le côté négatif, c’est qu’on est parfois obligés de courir après le cachet, ce qui oblige certains conteurs à faire des prestations artistiques dans des endroits où ils n’ont pas envie d’aller, dans des lieux où ça n’a pas de sens, et donc, où on peut utiliser leur savoir-faire à mauvais escient. Je pense par exemple aux fancy-fair, ou aux foires au boudin. Ce qui pourrait tuer le milieu du conteur. Les journalistes, les programmateurs, ne se déplacent que pour des festivals soit disant reconnus…

Les résidences d’artistes

Ça se fait régulièrement en France.

Ça fonctionne avec des conteurs comme avec des comédiens : si tu donnes l’occasion à quelqu’un d’être sur place et de travailler à une production : pourquoi ça ne donnerait pas de résultat ?

Les résidences d’artistes, ce sont les conditions idéales. Mais il faut vraiment éviter l’exploitation. Ne proposer des animations aux artistes que si elles ont un sens par rapport au travail qu’ils font au niveau de l’écriture.

On ne demande que ça : avoir la paix de l’esprit, ne pas penser à la trésorerie, à la mise en place du nouveau dépliant, à l’animation qu’il faut terminer dans une école… nous, on court après ça : on écrit la nuit… les productions viennent toujours après tout le reste.

Propos recueillis par Julie Wauters

17 mai 2006