JBR Ça fait presque 10 ans qu’on travaille ensemble, Olivier et moi. On associe des compétences assez différentes : j’ai fait la peinture monumentale à l’Académie à Bruxelles, et Olivier a étudié le design, à Saint-Luc à Tournai. On s’est rencontrés dans un CEC où on travaillait tous les deux, et puis on a eu quelques commandes de sculptures de dimensions assez importantes : pour cela, c’était indispensable d’être à deux.
OC Le fait qu’on ait travaillé ensemble avant fait aussi qu’on a développé des compétences à deux. Au CEC, on faisait, entre autres, des installations pour enfants en polyester, en feutre…
JBR À un certain moment, on a eu envie de se dégager des contraintes des commandes. Et on a commencé à concevoir ensemble des objets colorés, ludiques, mais qui ne s’adressaient plus uniquement à des enfants.
OC Après avoir lancé notre travail à deux, on a repris des commandes, pour la Communauté française, pour les CEC, pour des événements comme la Zineke Parade, le Festival du conte de Chiny. Ce projet-là nous a pris une année complète : c’était une espèce de parcours initiatique pour enfants autour du conte.
JBR Un parcours autour des notions que brasse le conte : le voyage, le labyrinthe, l’eau, la mort, le tunnel noir, le trompe-l’œil, le grenier à mystères.
JBR Chaque fois, on fait une recherche d’idées, et puis de combinaison d’idées. Par exemple, on se dit : « le corps », et on passe à « la mort », puis, au « squelette », puis à la « radiographie », puis on pense que la mort, c’est une ambiance sombre, mais avec un côté sacré, donc on va sacraliser l’endroit. Et on choisit la couleur en fonction. Donc, on réfléchit à une série d’idées, pour arriver à un espace qui doit interpeller enfants ou adultes.
OC Cette mise en commun d’idées, c’est un passage obligé pour un travail en duo. On passe parfois plusieurs semaines à discuter du projet avant de faire quoi que ce soit. La construction, en fait, c’est un peu du bricolage !
JBR On écrit beaucoup. On fait toujours un dessin assez précis de ce qu’on imagine. D’abord, parce qu’il faut savoir de quoi l’autre parle, ensuite, parce qu’il faut répartir le boulot. Assemblage d’idées, assemblage de matériaux…
OC On modifie souvent le projet en cours de réalisation. Une fois qu’on passe en 3 dimensions, on se rend compte qu’il y a une des faces qui n’est pas intéressante, qu’il faut remanier, on découvre des problèmes techniques qu’il faut résoudre.
JBR Et puis, parfois ça s’enrichit d’une idée.
OC Oui ! Une fois qu’on travaille sur un projet, on y pense tout le temps ! C’est inévitable qu’on ajoute des idées…
JBR On est toujours entre une complexité incommunicable et une simplicité qui n’a pas d’intérêt… Il se peut qu’une idée « bonne » à la base fasse disparaître l’objet une fois qu’elle est perçue. Par contre, parfois, on est dans quelque chose de tellement tarabiscoté qu’on perd l’objectif de la communication… Il faut que les gens puissent comprendre quelque chose, quitte à ce que ce quelque chose soit différent de ce qui était pensé au départ. Et il faut qu’il y ait matière à être vraiment interpellé. C’est pour ça aussi qu’on repense sans cesse les choses, qu’on est toujours dans la construction, jusqu’au titre. Le titre, on en parle, on en reparle. Parfois, c’est à l’occasion d’une exposition qu’on trouve le titre…
OC Ou que le titre change !
JBR Je disais tout à l’heure qu’on avait voulu éviter les contraintes des commandes, mais dans notre façon de travailler, on se donne beaucoup de contraintes, ou de thèmes imposés. Par exemple, aujourd’hui, on réfléchit aux péchés. On se dit que les péchés doivent être associés à la religion, donc, on a pensé à quelque chose de l’ordre de la lumière. On se contraint à intégrer la lumière dans le projet, en sachant qu’elle prendra une place importante.
OC On a toujours une idée principale, ensuite l’interprétation par l’objet, et à ça, on ajoute un thème : comme « l’avarice », par exemple. Donc, on a travaillé sur les péchés, puis sur l’intégration de la lumière, puis sur l’avarice, et les rapports qui peuvent être créés entre l’avarice et la lumière. Et à côté de ça, on a repris l’idée de la boucherie, à cause du petit cochon rose. On en vient à cacher la lumière dans du papier de boucherie.
JBR C’est venu du fait que l’avarice, c’était ne pas dépenser, donc récupérer, donc tapisser les choses avec par exemple du papier journal, et ça nous a amenés à l’idée du papier boucherie, puis du petit cochon tirelire… On trouvait que la boucherie devait devenir un élément principal de la sculpture. Est-ce que les gens peuvent percevoir ça ou pas ? Je ne sais pas. Mais il y a une ambiance « boucherie » qui se dégage de la pièce et qui crée un décalage… c’est notre manière de fonctionner. On se décale du thème, parce qu’il n’est intéressant que quand il permet de parler d’autre chose, de quitter l’idée première et de partir à la dérive.
OC Là, on va participer à une exposition sur le thème du 8e péché capital. On a pensé au chômage… mais c’était trop ambigu.
JBR On a choisi la vieillesse. Parce que notre société prône une image parfaite, lisse et sans faux-plis, sans rides.
OC Il y a toujours une dimension d’humour. Un petit clin d’œil. On n’a pas un discours ravageur. C’est plutôt caustique. En plus, il n’y aucune utilité. Dans les sculptures, il y a l’utilité de la décoration. Nous, on ne cherche pas un côté esthétique pour décorer.
JBR On est parfois contents d’avoir fait quelque chose de très laid.
OC « L’avarice », par exemple, c’est sans doute ce qu’on a fait de plus immonde. Mais l’avarice est immonde… donc, ça correspondait bien au projet. C’est cohérent.
JBR et OC : nous utilisons tous les matériaux. Aussi bien de l’inox, du papier, du bois, des tissus, du plastique, du métal, des matériaux de récupération, des matières premières, ou bien des choses toutes faites. On traîne beaucoup dans les faillites. Par contre, on ne fait pas beaucoup d’assemblages d’objets, on aime bien les fabriquer nous-mêmes. On touche fort au décor. On a aussi réalisé des décors de théâtre et de films d’animation. Choses qui nous ont influencé…
JBR C’est le Salon de l’Auto et le match de foot.
OC La culture regroupe plein de choses : ça va de la foire aux boudins au Musée des Beaux-Arts. Dans la culture, il y a l’art.
JBR La culture, c’est ce qui est le fonds commun à l’imaginaire d’une population. C’est pour ça que je parle du Salon de l’Auto…
OC Personne n’a jamais dit qu’il devait y avoir une notion de qualité. Bien souvent, on confond… Culture ne veut pas dire art. Il y a la culture populaire : les gilles de Binche, la corrida, la façon de cuisiner…
JBR La culture, c’est notre matière première, notre fond de commerce !. On choisit ce que tout le monde regarde, et on travaille autour. On touche souvent à la religion, on fait aussi des allusions à des choses qui sont d’actualité, comme les attentats suicides… ce sont des sujets qui font partie de la culture et de l’actualité, mais qui ont une certaine durée.
Parallèlement à ça, il y a la culture promue par les centres culturels. C’est une certaine approche de la culture. L’objectif, je crois, reste toujours de rassembler les gens autour d’un imaginaire, et de le faire partager. Mais avec une recherche de qualité et le souci d’élever la réflexion, de favoriser la critique. Ça, c’est le principe des centres culturels, et du milieu associatif qui l’entoure.
OC Dès qu’on parle d’une civilisation, la première chose qu’on évoque, c’est la culture.
JBR Les manifestations culturelles, c’est aussi l’occasion de se rencontrer. S’il n’y avait pas ça - je ne compte pas les Salons de l’Auto, où c’est un rassemblement d’individus, et où il n’y a pas de communication - je ne sais pas s’il y aurait encore un lieu où les gens pourraient se rencontrer. Des lieux où il se passe autre chose que la vie quotidienne, où l’occasion se présente d’échanger des idées… La culture, c’est important à ce niveau-là !
OC C’est permanent ! Je ne vois pas comment on pourrait s’en sortir autrement. J’enseigne à l’académie des Beaux-Arts de Châtelet, et je donne cours d’arts plastiques à l’Institut Sainte-Anne à Gosselies. Le reste du temps, soit je me documente, j’observe, je découvre, soit je produis.
JBR Et moi je m’occupe des arts plastiques au CEC du centre culturel d’Eghezée ! L’occasion de transmettre une dynamique qui nous anime continuellement.
OC Quand on n’a rien à faire, on vient dans notre atelier pour encore faire de la culture !
JBR Et dans les temps libres, on se sent obligés d’aller voir les expositions pour voir ce que les autres font !
OC Dans les expos, c’est le thème qui nous motive. On va en voir toutes les semaines, finalement. Et puis, forcément, on va voir les expos de nos copains… L’offre artistique est énorme. Impossible de tout suivre !
JBR J’ai vu plusieurs spectacles de danse… L’art contemporain, c’est parfois ennuyant. Le problème, c’est souvent le trop-plein d’esthétique. Sinon, utiliser la danse comme moyen d’expression, dans des propos contemporains, c’est très chouette. Mais ce côté d’une esthétique, de certains mouvements qu’on retrouve, d’une certaine thématique à laquelle on revient tout le temps ! C’est la même chose en théâtre… en sculpture aussi : toutes ces sculptures qu’on voit sur les ronds-points… et qui n’ont rien à dire, à part : « c’est de l’art moderne ».
OC Ces sculptures, on dirait qu’elles sont toutes réalisées par le même artiste ! On est dans une époque d’art polyvalent. Une discipline qui a bien changé, par exemple, c’est le cirque. Le cirque s’est beaucoup modernisé.
JB Tous les domaines ont changé. Il y a beaucoup de choses hybrides. Comme ce que nous faisons... Les disciplines se mélangent.
OC C’est le basket, le foot, le ping-pong, les arts ménagers, Sardou…
JBR Il y a aussi des résidus de misérabilisme…
OC Il y a le Bois du Cazier, Delporte, Szymkowicz … tout ce qui rapporte des voix. Et puis, il y a toutes les initiatives qui se passent « à côté ». Il y en a énormément ! 3Déstructure, « Livresse », Les Têtes de l’Art, par exemple. Il y a eu le Parcours 6T, mais il ne s’est pas reconduit.
JBR Il y a eu de très belles expositions au Palais des Beaux-Arts, du temps de Busine. Il y a l’Eden, 3Déstructure, Charleroi/Danses.
OC Le musée de la photo et le BPS 22 proposent des expositions de qualité. C’est vrai qu’ils ne font rien pour les artistes de Charleroi, mais ce n’est pas le but. Alors pourquoi sont-ils à Charleroi ? Charleroi, c’est Charleroi la sportive, ce n’est pas Charleroi la culturelle. Il n’y a aucune politique culturelle dans cette ville. Peut-être même qu’il y a une volonté non culturelle… les gens vont au foot ou au basket, on les fait manger gratuitement, et, pendant ce temps-là, ils sont contents et ils ne pensent à rien. Les gens vont vers ce qu’on leur propose… Il serait bon de promouvoir d’autres manifestations.
JBR Et puis, tu ne sors pas à Charleroi.
OC Les gens de l’extérieur n’y voient aucun intérêt ! Juste des usines en ruine, 3 coqs en plastique et un vieux Marsupilami géant.
JBR C’est assez bizarre : pour les élus socialistes, c’est soit « pas de culture du tout », soit la culture devient un moyen d’émancipation sociale. Il y a vraiment les deux tendances.
OC À Charleroi, il y a trois ou quatre artistes officiels qui engouffrent les budgets culturels pour des travaux qui n’ont pas toujours beaucoup de pertinence. Et quand on parle à certains hommes de pouvoir de promouvoir les artistes carolo, ils nous reprochent d’avoir un esprit de clocher !
JBR Moi je ne suis pas trop pour cette démarche « provinciale »: ça risque de baisser la qualité. Je crois que quand tu crées des événements artistiques, il faut connaître les gens de sa région. Mais de là à dire qu’il faut absolument les inclure dans ton exposition parce qu’ils sont de la région…
OC La Ville de Charleroi a des relations extérieures avec d’autres villes, pourquoi ne pas promouvoir ses artistes par ce biais-là ? Les artistes de Charleroi ont presque intérêt à dire qu’ils viennent de Namur ! Dans les discours des pouvoirs communaux, il n’y a jamais un mot sur les artistes ! Il y a trop souvent de grands projets qui n’ont pas été menés à bien, et qu’on a remplacés par des petites choses… c’est ça, l’image de Charleroi !
JBR Il faut profiter des lieux comme 3Dé, le BPS… parce que Charleroi est plein de lieux intéressants. Parfois, ils n’ont aucune allure, mais tu entres dans un autre monde. Il y a un côté écrin de quelque chose…
Il y a un potentiel qui n’existe plus à Bruxelles, parce qu’il n’y a plus rien de disponible. Il faut jouer sur la spécificité de chaque ville !
Propos recueillis par Julie Wauters
10 octobre 2006