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Interviews

Saïd Bahaïd

Saïd Bahaïd
Saïd Bahaïd
Saïd Bahaïd est un homme de paroles. "Paroles" au pluriel, parce qu'il les utilise toutes : celle de la scène (c'est un comédien...), celle de l'engagement (par le théâtre, il veut rendre l'homme meilleur), celle de cultures différentes (européenne, africaine...)

Portrait

Je suis quelqu’un qui est en plein mouvement.

La culture et le fait de devenir comédien sont venus tard chez moi : j’avais 23-24 ans. Avant ça, j’avais entamé des études d’électricien. Mes parents tenaient absolument à ce que j’aie un métier, et pour eux, le sommet, c’était d’être électricien.

Mon père est venu du Maroc pour travailler dans la mine. Il a commencé dans la région de Bouffioulx. Il a vécu une vie très dure, avec ma mère. J’imagine la patience et le courage qu’ils ont dû avoir en venant d’un pays chaud, d’un pays qui, hormis la situation politique qui à l’époque était un peu difficile, donnait une certaine qualité de vie… Venir ici sans pouvoir parler la langue française… Pour eux, être électricien, c’était le top.

Je suis né au Maroc, je suis arrivé ici à l’âge de 10 mois. On a beaucoup voyagé en Belgique : après Charleroi, mon père a trouvé un travail dans les environs d’Anvers, puis ailleurs… on l’a suivi en fonction des contrats qu’il signait, jusqu’à atterrir à Bruxelles, où il a été engagé aux forges de Clabecq, dans la sidérurgie.

Me voilà à Bruxelles, gamin grandissant, découvrant les choses, découvrant plusieurs vérités. Parce qu’il y a la vérité de la maison, celle que nos parents nous transmettent : la culture des traditions, la religion… A celle-là, vient s’ajouter celle de l’école. La différence culturelle est flagrante ! C’est cette confrontation de deux cultures différentes qui fait qu’à un moment j’ai eu envie d’y voir clair. « Dans ces deux vérités, où se trouve la mienne ? » A partir du moment où les questions se posent, les réponses arrivent… d’une manière plus ou moins agréable. C’étaient des questions qui se posaient un peu malgré moi, je ne savais pas mettre des mots là-dessus. Il a fallu que je me trouve « là-dedans ». Que je me retrouve. J’ai fait une espèce de demi-tour pour voir d’où je venais. C’est quelque chose de nécessaire pour tout être humain, je crois, d’un jour se retourner pour faire le voyage inverse. Et plus que le voyage inverse de sa petite personne, il faut essayer d’aller le plus loin possible vers ses ancêtres pour trouver les clés par rapport à sa culture, ses traditions.

Et ce chemin-là, je l’ai fait grâce au théâtre. Après mes années d’étude, j’ai travaillé en entreprise pendant un an, et je me suis vu reproduire ce que mon père avait vécu. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il n’y avait pas que ça. A cette époque, je parle des années ’70-’80, malheureusement, il n’y avait pas de centre culturel pour nous, il n’y avait de maison de jeunes. Pour nous, c’était le football, aller jouer dans des rues…

La rencontre avec le théâtre

J’ai eu la chance d’avoir un professeur de français avec qui on faisait énormément d’excursions. On allait beaucoup aux musées, elle adorait la peinture. Moi aussi, d’ailleurs. Ce professeur m’a vraiment encouragé à faire « autre chose ». Elle se demandait si là, j’étais à ma place. Je me disais, moi, qu’il fallait bien faire quelque chose.

J’ai rencontré ensuite un autre professeur qui animait un atelier théâtre, et qui m’a proposé de jouer dans une pièce. Ça m’a fait beaucoup de bien. Mais je ne pensais pas qu’on pouvait en faire un métier. C’était pour moi quelque chose d’à côté. Je me suis quand même inscrit à l’académie.

J’adore la musique, donc, quand je me suis inscrit à l’académie, ce n’était pas pour faire du théâtre, c’était pour devenir percussionniste ! Je crois que je me suis dirigé vers ça parce que c’est ce qu’on attendait de moi, et que rentrer dans un moule de percussionniste, c’était de l’ordre de l’évidence. Alors que le théâtre, l’art dramatique, ça portait tellement ce nom « dramatique », que je me disais que je préférais m’amuser, et donc, faire de la musique.

Mais le jour de l’inscription à l’académie de musique, section « percussions », il n’y avait plus de place. Pour me permettre de faire partie de l’école, on m’a inscrit en art dramatique, et dès qu’il y avait une place de libre en percussions, je devais aller là-bas.

La professeur d’art dramatique était ravie, parce qu’elle manquait de garçons ! Je devais donner la réplique aux filles. Je me suis rendu compte que j’avais une lecture exécrable. Je déchiffrais les mots, alors qu’en face de moi, il y avait mes partenaires qui lisaient… normalement, tout simplement. J’étais plein d’admiration ! Et je me suis promis d’apprendre la scène par cœur pour la fois suivante, quitte à faire semblant de lire, mais au moins pour dire que j’avais travaillé ma lecture ! Une fois en classe, j’ai balancé le texte et le professeur m’a félicité.

Je me suis bien amusé dans la mise en place de la pièce, et j’ai donc continué les cours. En même temps que la musique. Jusqu’au moment des examens, où j’ai préféré le théâtre. On m’encourageait toujours à aller plus loin. J’ai abandonné les cours de percussions à l’académie. J’ai acheté une batterie, j’y ai joué dans la cave.

J’ai alors commencé à aller voir de ma propre initiative des pièces de théâtre. De pièce en pièce, j’ai rencontré une troupe de théâtre : l’Infini Théâtre, dirigée par Dominique Seron. Ils venaient de monter leur première pièce professionnelle, qui s’appelait « Alice au Pays des Merveilles ». J’ai été voir la pièce, j’avais 23-24 ans et ça a provoqué un déclic un moi. C’était ça que je voulais faire !

C’était une troupe où il n’y avait que des filles. Elles cherchaient des hommes pour leur prochain spectacle, « Duo ». Elles proposaient un travail en profondeur, un travail à base de stages, un travail de longue haleine.

L’aventure a duré 7 à 8 ans. Puis j’ai eu besoin de voir ailleurs, pour être confronté à d’autres façons de faire, d’autres façons de voir les choses.

Après avoir quitté la compagnie, je suis resté un an sans travail. Je me suis inscrit à l’école Blanche et Noire, une école de chant dirigée par Claude Semal et Martine Kivits. Ensuite, j’ai travaillé avec Frédéric Dussenne et Jamal Youssfi, un comparse avec qui je travaille encore aujourd’hui.

Mon métier

On a toujours besoin de plusieurs personnes pour monter un projet. Quand j’ai une idée, j’en parle avec quelqu’un dont c’est le métier d’écrire. Et à partir de ce moment-là, je fais mon métier et il fait le sien.

Le seul projet où j’ai vraiment été l’élément moteur, c’est « Le prince de la pluie ». Cette pièce parlait de ce que j’ai évoqué tout à l’heure : le besoin de se retourner pour voir d’où on vient, pour mieux avancer et pour mieux apprendre à partager ce qu’on a avec les autres. Au moment où la question d’avoir un enfant, se marier, rencontrer l’autre culture, se marier avec quelqu’un qui n’est pas de ma culture… s’est posée, j’ai ressenti la nécessité de parler de ça au théâtre. J’ai rencontré René Bizac, je lui ai parlé de mon envie de raconter mes origines, ma double culture… Ce sentiment d’être étranger dans son pays d’adoption comme dans son pays d’origine… René est parti au Maroc, et quand il est revenu, il m’a proposé un synopsis. J’ai beaucoup aimé, et je lui ai fait confiance pour l’écriture. J’ai ensuite proposé le projet au théâtre Le Public. Ils ont suivi le projet jusqu’au moment où il a vu le jour.

« Le prince de la pluie », ça se passe à la veille de la naissance d’un bébé, Ounzar et sa femme Patricia sont à l’hôpital. Ounzar, juste avant que l’enfant arrive, est dans une salle d’attente et s’assoupit. Dans son rêve, sa grand-mère le prend par la main et le ramène dans son pays d’origine pour faire le voyage de sa propre histoire. Le voyage est fait pour accueillir son petit Belge. Avec tous les secrets qu’il peut partager avec lui.

« Le prince de la pluie », ça a été pour moi un passage, tant d’un point de vue humain que d’un point de vue professionnel… j’ai énormément appris, sur moi, sur les autres… Avec de moments de bonheur intense, des moments de douleur intense.

Mes thèmes de prédilection, c’est tout ce qui peut rendre l’homme meilleur. Tout ce qui peut faire rêver, tout ce qui essaye de disséquer l’être dans son plus profond, de lui dire l’inavouable, qu’il ne veut peut-être pas entendre, mais en douceur, avec intelligence d’esprit et de cœur. Essentiellement, c’est mettre l’être humain en phase avec ce qu’il est. Le montrer tel qu’il est. Je crois que c’est le savoir qui rend les gens meilleurs.

Animations

Dans les écoles, parfois, on parle de la pièce qu’on joue, de sa thématique, avec un petit travail artistique avec les élèves, pour que chacun puisse endosser les rôles qu’ils vont voir au théâtre. Connaître leur questionnement par rapport à ce qu’on leur présente, et s’il n’y en a pas, essayer de les orienter pour qu’ils se posent certaines questions, pour éveiller leur curiosité et leur esprit critique.

Dans « Terre promise », à la fin, le public peut poser des questions, mais aux personnages qu’on a joués. Pas aux comédiens. C’est une pièce qui remue tellement l’intérieur des êtres que les gens ne peuvent pas ne pas poser de questions. Il y a de telles contradictions, de telles aberrations que les gens veulent comprendre pourquoi et essayent même de trouver des solutions !

Le texte, la scène, le public

Chaque projet est pour moi un nouveau défi, avec la même excitation, la même curiosité. Le défi, c’est rencontrer le suc de ce qu’un écrivain a voulu mettre sur le papier. Un écrivain part de la page blanche, et le comédien doit rentrer dans le texte. A un moment donné, on est tellement proche du texte qu’on voit l’écrivain écrire. Là, on respire avec l’écrivain, et ça, c’est jouissif. On sent son souffle à travers les mots, la ponctuation, et ses personnages qu’il invente…

Ça, c’est mon rapport au texte. La scène, c’est l’endroit de tous les possibles, c’est l’endroit où le temps n’a plus de prise sur quoi que ce soit. On invente le temps, on invente la vie, on invente la mort. On se permet d’aller dans les méandres de l’imaginaire, sans avoir peur, avec des contraintes artistiques mais une liberté d’esprit qui fait que tout est possible. C’est l’endroit où la respiration se vérifie.

Le public, c’est un partenaire. C’est l’autre comédien. Si le plateau est un comédien, le public en est un autre. Les gens sont là un soir pour partager une histoire. Leur écoute, pour nous, c’est un peu comme des répliques. Quand on joue une pièce, on sent la salle respirer, et suivant la respiration qu’elle a, on peut adapter ; même si on fait toujours la même chose, il y a ce quelque chose d’impalpable qui fait que c’est toujours différent : c’est le « ici et maintenant ». Chaque soir, le partenaire change. Donc, le rapport au public, c’est avec énormément de respect : c’est pour lui qu’on travaille. Et quand une salle est vide, quelle tristesse !

Concrètement

En général, on commence toujours par une séance de lecture, où on cherche ensemble à comprendre ce que l’écrivain a voulu dire. Une fois que tout ça est compris, les metteurs en scène proposent leur vision de l’œuvre. Il y a toujours un parti pris par le metteur en scène, qui nous le communique. Et alors, ça devient un travail où il faut s’accorder pour se mettre dans un même univers ; on essaye d’établir un langage commun. C’est après qu’on passe à l’étude du texte.

L’étude du texte, ça peut être rébarbatif comme ça peut être génial. En étudiant, des personnages arrivent déjà dans notre tête. On perçoit petit à petit leur respiration ; le personnage s’infiltre. Une fois que la respiration est là, on ne peut plus se tromper.

Juste après, vient le travail de la mise en scène avec le metteur en scène et le scénographe. Le travail du scénographe est très important dans la mesure où il essaye que la scénographie soit porteuse du jeu, et pas une entrave.

Ensuite, c’est la lumière, la musique, le décor, certains éléments de costume… pour déjà nourrir tous les personnages qui doivent prendre corps et vie, jusqu’au jour de la première.

Une fois que tout est là, c’est le public !

Le spectacle évolue tout le temps. Plus on le joue, plus on découvre des choses, plus on est habiles.

Ma définition de la culture

La culture, c’est mon oxygène, et je crois que c’est l’oxygène d’un peuple. Priver les gens de culture, c’est les étouffer, les tromper, les empêcher de rêver, de préserver l’enfant qu’il y a en eux.

La culture, c’est quelque chose qui avance, qui coule, ce n’est pas quelque chose qui doit s’arrêter. Je ne peux pas dire maintenant : « ma culture, c’est ça, c’est ça qui me correspond »… c’est là où les dérives peuvent arriver, malheureusement. Que ce soit dans les traditions, ou dans le social, ou… Moi, j’avance avec elle, et elle me permet d’avancer. Et si je peux participer au fait qu’elle avance, c’est magnifique ! C’est ça l’important : que chacun puisse la faire avancer.

La place de la culture dans ma vie

La culture fait tellement partie de ma vie que pour moi, c’est une manière de vivre. Hormis les projets professionnels, j’ai plein d’autres projets, avec mes enfants, avec ma femme, avec mes amis… ma maison est grande ouverte à la culture, sous toutes ses formes !

J’adore danser, c’est le corps qui parle sans mot, et qui s’exprime. Se laisser aller à bouger sur une musique, c’est important pour moi, je le fais souvent avec mes enfants. Et puis, danser sur une musique arabe ou sur une musique d’un autre pays, c’est chaque fois un voyage. Ça fait partie du rêve : entretenir la curiosité de l’instant et de ce qui se passe.

J’adore sculpter, même si je ne sais pas si on peut appeler ce que je fais de la sculpture ! Je ne le fais pas dans un but lucratif ni de reconnaissance… je le fais parce que pour moi, c’est essentiel. Je ne sépare rien !

Je joue encore des percussions, chez moi. J’en ai besoin, à des moments bien précis !

La culture dans la région

Ce que j’aime à Charleroi, et ça transpire dans la culture, c’est qu’il y a une proximité entre les gens. La solidarité existe encore. Les gens ont besoin de ça, parce que c’est une région qui a été meurtrie….

J’ai envie de faire plein de choses à Charleroi ! Charleroi me fait rêver. Les gens à Charleroi sont en demande, ils posent des questions !

Il y a un désir à Charleroi, et ça m’inspire, ça me réveille. Je fais des choses avec des amis : on crée des endroits où on peut s’exprimer, faire en sorte que l’art appartienne au quotidien des gens ; il ne faut pas un musée ou un théâtre pour qu’il y ait culture. Il faut pouvoir s’approprier la culture. C’est la responsabilité de tout un chacun de s’accaparer sa part artistique. Et culturelle dans sa ville. Pour moi, on peut tous être des artistes à partir du moment où chacun y met du sien.

Statut de l’artiste

On n’a pas de statut. Je ne comprends pas qu’on puisse mettre des bâtons dans les roues d’une personne qui aime ce qu’elle fait, … L’ONEM peut nous proposer des choses, mais qu’elle s’intéresse à ce qu’on fait ! Sinon, laissez-nous faire, on n’est pas des profiteurs !

Il n’y a pas beaucoup d’argent dans la culture, mais ne nous tuez pas ! Sinon, qui va s’occuper de cette partie essentielle de la société ? Qu’on donne à l’art sa juste valeur et sa nécessité !

Propos recueillis par Julie Wauters

1er décembre 2006