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Interviews

Jean-Marc Dubray

Jean-Marc Dubray
Installées depuis peu dans les anciens locaux de la galerie Cerami, à Loverval, les éditions Labor ont voulu resserrer leurs liens avec leur région d’origine, une région de labeur. Rencontre avec Jean-Marc Dubray, directeur du groupe Labor, un homme passionné.

Portrait

J’ai toujours été passionné par les médias et les livres, mais je ne me destinais pas du tout à faire carrière dans l’édition. Fort des convictions philosophiques et militantes que l’on peut avoir quand on a seize ans, je me destinais au social. J’ai donc commencé ma carrière professionnelle comme enseignant, dans l’enseignement spécial, à l’institut René Thone de Marcinelle.

Mais l’enseignement spécial exige beaucoup d’énergie ; et les nerfs des professeurs sont très sollicités. Alors, pour m’aérer, j’ai ouvert pendant les week-ends et les congés scolaires une librairie de livres anciens et d’occasion, à Redu.

Puis, un jour, j’ai quitté l’enseignement pour l’édition. J’ai commencé au bas de l’échelle, chez Flammarion. Quand je les ai quittés, j’étais chef des ventes.

J’ai ensuite été amené à diriger une filiale de Philips, « Pastel », qui œuvre dans les domaines de l’édition et de l’archivage électroniques.  Mais le livre me manquait et je suis retourné dans l’ « édition papier », chez Casterman, où j’ai exploré les aspects de l’imprimerie pendant quatre ans.

J’ai quitté Casterman pour le groupe Rossel, puis j’ai quitté le groupe Rossel pour rejoindre des amis qui avaient créé leur propre société d’édition. En 2003, je me suis associé à Michel Drion pour mettre sur pied « TXT Media Service », société de gestion de produits éditoriaux. Très vite, après quelques opérations DVD avec la presse, « TXT » était lancé… Et grâce à ce succès, au mois d’août 2004, nous avons eu l’opportunité de racheter les éditions Labor.

La culture dans ma vie

La culture dans ma vie, c’est d’abord une échappatoire.

Vers 10-12-13 ans, je m’évade dans la littérature. J’apprends le courage avec Bob Maurane, je lis tout ce qui me passe sous la main, de façon tout à fait anarchique.

Mais ce n’est pas que le livre (encore que j’ai toujours été fasciné par le support papier...). Je suis aussi un malade de musique. J’ai d’ailleurs des goûts très éclectiques. Je suis un fondu de rock’n’roll, dans tous ses aspects, y compris rap ou hard rock. J’adore la musique folk, avec une préférence pour celle des pays celtiques. J’adore le jazz, John Coltrane me donne des frissons. J’aime beaucoup la musique baroque, et classique. J’adore Mozart. J’ai joué de la musique traditionnelle, j’ai joué de la flûte à bec, de l’épinette, dans un groupe folk.

J’adore la peinture. J’ai un très gros faible pour Dotremont ; j’aime l’aspect plastique de ce qu’il peint, mais aussi la démarche poétique, le sens, le personnage, dans sa révolte, dans sa passion. Je suis un passionné, j’aime les gens passionnés, je n’aime pas les choses fades.

Donc, la culture dans ma vie, c’est une échappatoire, un espace de rêve, un bien-être, un espace de connaissance, aussi. J’ai appris énormément dans les livres. Plus qu’à l’école. Je n’étais pas un très bon élève… L’école m’ennuyait prodigieusement, je n’aimais pas ses carcans, ses structures...

Mon métier d’éditeur

Pour moi, l’éditeur, c’est avant tout un passeur de savoir.

Editer, c’est aller chercher quelque chose d’unique, une idée qui est traduite dans un manuscrit, et de transformer cet unique en quelque chose de multiple. L’éditeur ne fait pas d’art. Le peintre, il peint un tableau. Il en peint peut-être 200, mais 200 différents. Et son public touche à l’unique, non pas au multiple. L’éditeur, il va transformer une matière, il va la faire mettre en page, il va l’illustrer, il va la rendre lisible, etc., avec l’idée de la transporter sur un support démultiplié, qui est le livre.

Editer, c’est donc donner au plus large public possible des outils. Des outils pour réfléchir, pour rêver, pour faire plaisir, des outils pour se construire. Je ne pense pas qu’on ne se construit que de connaissances, on se construit aussi d’affectif et de rêve. Après, il faut essayer que ces outils soient les meilleurs possibles, les mieux bâtis. Et après… les gens sont libres !

Je ne crois pas qu’un livre est bon ou mauvais en fonction de ses ventes. Il y a un tas de bons livres qui ne se vendent pas. Il y a aussi un tas de bons livres qui se vendent. C’est une question d’appréciation, ça reste très subjectif. D’ailleurs, il faut pouvoir faire la part des choses entre ses goûts personnels et ce qu’on édite. Dans le domaine des sciences humaines, par exemple, il y a des choses que j’édite avec lesquelles je ne suis pas d’accord ! Mais je les choisis parce qu’elles s’inscrivent dans notre ligne éditoriale. Et si c’est vrai pour les sciences humaines, ça l’est encore plus pour la littérature… On ne formate jamais nos livres, qu’ils nous plaisent personnellement ou pas. Quand un texte nous semble intéressant mais un peu plus faible au niveau de son écriture, ou au contraire, un texte qui porte une belle écriture, mais dont le texte présente un peu plus de faiblesse, on essaye toujours de parler avec l’auteur pour retravailler le texte en toute complicité.

Malheureusement, je suis tellement pris par mon métier que lorsque j’essaye de lire pour moi, il y a des livres que je ne lis plus qu’avec un œil de professionnel, alors que je voudrais qu’ils puissent encore me faire rêver…

La culture dans la région

Nous avons quitté Bruxelles pour plusieurs raisons.

Il y a bien sûr des raisons pratiques, qui sont celles de toute entreprise. D’une part, on voulait grandir, on a engagé beaucoup de gens, nous sommes plus d’une trentaine, maintenant. Toutes ces personnes doivent travailler sur des mètres carrés, et les mètres carrés coûtent moins cher à Charleroi qu’à Bruxelles.

D’autre part, Charleroi est très intéressant au niveau des voies de communication. C’est central, on est vite à Paris, on est vite à Bruxelles, on est vite à Liège, on est vite à Tournai. Sans parler de l’aéroport.

Mais il y a aussi une raison sentimentale à notre déménagement. Labor a été créé en Hainaut en 1919, par un député permanent socialiste hennuyer. Donc, 2005, c’est « Charleroi, retour vers le futur »… Et moi, j’aime cette région. J’aime les terrils, j’espère qu’on ne va pas tous les exploiter. J’aime la chaleur du Nord ; j’aime la chaleur du Hainaut, qu’il soit belge ou français. Je suis amoureux du Nord. D’ailleurs, pour moi, notre collection « Espace Nord », c’est un Nord rêvé. En plus, je trouve symboliquement important de ramener les éditions Labor (dont le nom, rappelons-le, signifie en latin : travail) dans une région de labeur.

Cette région, nous voulons nous y inscrire : Charleroi, c’est la ville de la plus grande librairie de Wallonie, la librairie Molière. C’est le Latitude, le Théâtre de l’Ancre, le Palais des Beaux-Arts. C’est la médiathèque, le Musée de la Photographie, que j’ai fréquentés et fréquente encore assidûment. Labor travaille sur différents projets éditoriaux avec le Bois du Cazier et on publiera l’année prochaine un Beau-Livre sur tous les peintres de la région, avec Frédéric Mac Donough. Sans parler du plaisir que nous éprouvons à travailler dans les anciens locaux de la galerie Cerami…

Propos recueillis par Julie Wauters