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Interviews

Georges Volral

Georges Volral
Comédien, metteur en scène, créateur du Théâtre du Guéret au sein de la clinique Sainte-Thérèse de Montignies-sur-Sambre, Georges Volral met de la passion, de la détermination, de l’énergie dans ses nombreux projets. Et, toujours, en filigrane, une grosse dose d’humanité.

Georges Volral, pour définir la culture, aime à paraphraser une phrase de Jean-Louis Barrault, qui disait que « le théâtre, c’est le premier sérum que l’homme ait inventé pour se protéger de la maladie et de l’angoisse ». Quand on se penche sur le travail artistique que notre metteur en scène accomplit avec les patients issus des différents stades de la psychothérapie, on comprend ce qu’il veut dire.
Georges Volral ou l’art de faire comprendre à l’Homme qu’il a toujours, quelles que soient les circonstances qu’il rencontre, une grande capacité créatrice.

Portrait

Sur le plan humain, je pense être quelqu’un d’assez entier, tant au niveau des défauts que des qualités ; défauts et qualités sont les matériaux du comédien.

Je suis quelqu’un de déterminé dans les projets que j’affectionne, dans l’engagement dans lequel je mets mon énergie, mes énergies.

Quelqu’un de passionné tant par ma profession que par la vie en général.

Quelqu’un qui est à l’écoute, surtout à l’écoute des comédiens. C’est important de gérer avant tout travail artistique les relations entre les gens.

Je crois que j’ai un certain humour. Mais pas l’humour qui dégrade les autres... On peut avoir un humour moqueur mais il faut se méfier de l’humour destructeur.

Quant aux défauts, je pense qu’à un certain moment de ma vie, j’ai été trop gentil. Je le reste, aujourd’hui, mais autrement.

Je suis têtu, j’ai des difficultés parfois à lâcher prise. Je ne veux pas absolument avoir raison, mais j’ai du mal à lâcher prise.

Artistiquement parlant, j’aime le théâtre, le cinéma. Dans mes projets futurs, j’espère pouvoir jouer dans des beaux films. Je voudrais un beau rôle dans le cinéma d’auteur. Travailler avec des gens intéressants, intelligents - quand je dis « intelligent », je vise l’esprit, mais aussi le cœur. Ça me plairait beaucoup d’interpréter un personnage qui oscille entre la fragilité et la détermination, enrobé d’un certain humour.

En tant qu’homme de théâtre, j’ai réalisé de belles choses à l’Eden, et je joue très souvent au théâtre du Vaudeville. Le directeur artistique, Alain Lackner, m’a offert de beaux rôles : « Des souris et des hommes », « Vol au-dessus d’un nid de coucou », « 12 hommes en colère »... Le prochain projet, c’est « Le journal d’Anne Frank ». Nous avons aussi le projet de monter « Les Trois Mousquetaires » avec les comédiens du Théâtre du Vaudeville, pour le jouer à l’extérieur, en été, peut-être au Château de Monceau-Sur-Sambre ?

En dehors du Théâtre du Vaudeville, j’aurais envie de faire une adaptation de « La guerre des boutons », d’Yves Robert, joué cette fois par des adultes, pour replonger les comédiens dans l’enfance. J’ai aussi le projet de monter « La cuisine », d’Arnold Wesker, un spectacle avec une trentaine de comédiens, qui se déroule dans une cuisine de restaurant. Envie aussi d’un seul en scène. Mais je ne suis pas pressé : défendre un beau texte, ou l’écrire, ça prend du temps…

Au niveau de ma formation, j’ai suivi un cours privé d’art dramatique à Paris, le cours « Dominique Viriot », début des années ’80, pendant 3 ans. J’y ai appris la méthode de l’école russe du théâtre. Un an après, de par l’école, j’ai pu jouer au Théâtre des Nouveautés, à Paris… C’était extraordinaire, pour une première scène ! Ensuite, toujours dans le cadre de l’école, j’ai travaillé avec le Conservatoire libre du cinéma français, où j’étais engagé comme acteur. J’ai eu beaucoup de chance de ne pas devoir attendre des mois pour entrer dans la pratique du métier !

Aujourd’hui, je continue à me former. Je pense que cela permet une redécouverte de soi dans sa propre création. Je travaille depuis 1998 avec Boris Rabey, pédagogue et professeur d’art dramatique à l’institut d’art de Moscou, héritier de la méthode russe. Plus techniquement, je suis aussi en formation régulière en escrime de théâtre, avec le maître d’armes, Jean-Louis Lecoq. Une à deux fois par an, nous allons avec Jean-Louis à Nancy chez le maître d’armes Claude Carliez, qui a formé Belmondo, Jean Marais…

Après Paris, j’ai dû revenir en Belgique pour faire mon service civil. J’ai été envoyé à la clinique Sainte-Thérèse de Montignies-sur-Sambre, où je devais m’intéresser aux services psychothérapeutiques. J’avais 16 mois devant moi pour monter un spectacle. J’ai réussi : le premier spectacle que j’ai présenté a été sélectionné pour être joué à la Fête du Roi en 1991.

De là, ils m’ont offert un emploi, et j’y suis toujours. Ça s’est développé, bien sûr, depuis. On a monté le « Théâtre du Guéret », qui réunit tous les usagers de la psychothérapie. On a monté trois spectacles à l’Eden, nous avons reçu un prix de réintégration sociale avec les « Trois Mousquetaires », …

Je travaille avec les patients de l’hôpital de jour, mais aussi dans des services psychothérapeutiques plus aigus, ainsi que dans le service de gérontopsychiatrie. Là, j’ai adapté la méthode russe du théâtre, avec la revalidation de la mémoire, en particulier. Dans ce service, les personnes plus âgées se sentent souvent inutiles, désoeuvrées. Je veux leur redonner confiance en elles : elles ont une expérience de vie extraordinaires… et donc, beaucoup de choses à raconte.

Ma définition de la culture

Pour définir la culture, je paraphraserais Jean-Louis Barrault, qui parlait du théâtre : « le théâtre, c’est le 1er sérum que l’homme ait inventé pour se protéger de la maladie et de l’angoisse ».

C’est quelque chose qui doit être épanouissant, enrichissant. Quelque chose qui doit pouvoir apporter une autre respiration aux gens dans leur vie quotidienne. La culture permet de développer un esprit d’ouverture, de rencontrer des gens. En allant voir beaucoup de choses, on éveille sa propre créativité. La culture n’appartient pas seulement au « monde culturel » au sens large. La culture n’est pas non plus le monopole d’une certaine intelligentsia. La culture, c’est aussi les spectateurs, ceux qui écoutent de la musique, etc. Quand il y a éveil à la culture, c’est gagné !

Pour moi, la vraie culture, c’est peut-être rassembler les gens dans des actions… Attention, la culture n’est pas, pour moi, un outil de revendication politique ou sociale… j’ai un très grand respect pour le théâtre-action, mais parfois, je trouve que ça déborde trop sur le social.

Je pense que le devoir des gens qui ont l’opportunité ou la chance, de par leur métier, leur formation ou leurs rencontres, de faire de la culture, c’est de la faire partager.

La culture dans ma vie

C’est une façon de vivre. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une philosophie de vie, mais c’est vraiment une façon de vivre.

Le goût du théâtre est venu très tôt chez moi. Je voulais devenir vétérinaire, quand j’étais enfant. Donc, j’ai commencé des études de médecine vétérinaire. Mais j’ai joué quelques pièces, à l’école. Et il y avait quelque chose qui se passait. Quoi, je ne le sais pas encore. Mais ce quelque chose est toujours là, et j’en ai fait ma vie.

Ceci dit, le théâtre ne doit pas tuer la vie, il y a des valeurs qu’il ne faut pas perdre. Le théâtre, par exemple, ne m’empêche pas d’avoir une famille. Il faut savoir concilier les deux.

Je ne crois pas que j’ai un plan de carrière. J’ai des projets. J’essaye de choisir des choses pertinentes, que ce soit pour des petits rôles ou des grands rôles. Je veux rester honnête par rapport à mes propres valeurs.

Je suis amateur de jazz, j’aime le cinéma, les livres. Je suis réceptif à tous types de culture, mais il faut qu’il y ait un sens. Aujourd’hui, ce qui est mis à l’honneur, c’est un peu le non-sens. Mais moi, il faut que je sorte d’une salle en ayant compris ce qui s’y passait.

La culture, c’est aussi l’artisanat. Et aussi les innovations scientifiques, si on parle du bien-être de chacun.

Mon métier

Je travaille à la clinique Sainte-Thérèse de Montignies-sur-Sambre, dans plusieurs services.

D’abord à l’hôpital de jour, au service psychothérapeutique. Il y a diverses activités de revalidation psychologique, dont des animations théâtrales, où j’interviens.

Ce sont des séances adaptées aux gens et basées sur la méthode russe. Je veux faire comprendre à ces participants que, quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils se trouvent, ils ont encore des capacités créatives. Ce sont souvent des personnes qui souffrent de dépression, parce qu’ils souffrent de solitude, de manque de communication, de timidité.

Je dois être tout le temps à l’écoute, tout le temps observateur. Mais je ne m’occupe que du point de vue artistique, même s’il est complémentaire de la thérapie. Je répète souvent à mon groupe que, pendant une journée, ils sont en dehors de l’hôpital, qu’ils doivent laisser leurs problèmes en dehors des murs de l’académie de Couillet qui nous accueille. Et quand ils font des improvisations, je demande aux partenaires d’être attentifs et de donner une critique constructive de ce qu’ils ont vu et entendu. Une critique constructive et artistique, c’est-à-dire une critique qui juge le comédien, et non l’homme ou la femme. Il y a toujours beaucoup de pertinence dans les propos qui sont énoncés alors, et du coup, les comédiens ne se mettent pas en danger. Une conséquence heureuse, c’est qu’ils sont perçus différemment que tristes, déprimés, etc. Mais ça prend énormément de temps, parfois des années.

A côté de ça, il y a d’autres services psychothérapeutiques. Ce sont des services plus aigus, où les gens viennent là parce qu’ils sont plus effondrés, ou en période de crise. Pour eux, je propose un atelier d’impro. Ce sont plus des exercices de détente, de concentration et aussi des petites impros très calmes, pour leur faire comprendre qu’ils ont des choses à dire. Souvent, au début, ils sont très crispés. Mais après, ils sont détendus, ils sont à l’aise et ouverts. L’intérêt n’est pas d’avoir un résultat thérapeutique à la fin, mais, par des détours ludiques, d’amener informellement à ce qu’ils se sentent bien. Même si c’est pendant une heure et demie.

Enfin, il y a le service gérontopsychiatrique, où l’enjeu, c’est plutôt la capacité de concentration, de mémoire. Ces participants plus âgés ont des trésors de vie. Ce qui est très touchant dans ces rencontres, c’est qu’on s’aperçoit que ces personnes ont un parcours parfois très actif, ont fait des choses extraordinaires. J’axe beaucoup sur la coordination de leurs gestes, sur la concentration, leur écoute.

Ce travail n’est pas facile, mais il est très intéressant. Le théâtre est mis au service de la science. C’est une complémentarité qui s’effectue dans le respect mutuel des deux disciplines. Une véritable complicité.

Quant à mon travail d’acteur, je ne pourrais pas faire sans. Ce qui est gratifiant, c’est de pouvoir raconter des histoires avec ce que je suis, pouvoir rencontrer des gens, et puis, faire plaisir aux gens. J’ai l’impression de participer un peu aux petits bonheurs des gens. Quand vous avez provoqué des éclats de rire, c’est extraordinaire…

La culture dans la région

La culture dans la région se développe de plus en plus, et ce, à beaucoup de niveaux.

Il y a dans la région beaucoup de talents, qui peuvent certainement aller plus loin. Ce qui n’était peut-être pas le cas il y a 10 ou 15 ans. Avant, on se contentait d’initiatives personnelles, mais maintenant des gens ouvrent leurs portes au travail social, comme au Centre culturel régional de Charleroi.

Charleroi avance bien, mais peut-être que les moyens ne suivent pas toujours. Il n’y a pas que le foot à Charleroi, on l’oublie un peu. Il y le PBA, le Théâtre du Vaudeville, les Molières et Mocassins, l’Eden, les Ecuries, le Poche… Sans oublier les initiatives en théâtre wallon !

Le réaménagement de la médiathèque est aussi très important, au niveau musical, bien sûr, mais aussi au niveau cinématographique, sans parler des expositions qu’elle reçoit…

Tout ça permet de montrer une belle image de Charleroi. J’en ai assez d’entendre « Pays Noir », « Pays sidérurgique »… Bien sûr, on ne peut pas nier notre histoire, elle nous construit, mais il y a autre chose que cette histoire, et il est temps que l’extérieur le sache… Le Carolorégien en a sûrement marre de passer pour la « zone » incontournable de la Belgique.

J’ai l’impression que la culture se développe chez nous… on n’est pas les parents pauvres de la culture. Il y a déjà bien assez de parents pauvres comme ça !

Propos recueillis par Julie Wauters