Bernard Tirtiaux aime à se situer entre le curieux, le passionné et l’audacieux.
Curiosité, parce que toutes les formes d’expression, les formes artistiques, les formes plastiques l’interpellent. La matière, aussi. Tout ce qui embellit ou peut embellir notre espace de vie.
Passion, parce qu’il est affolé quand il a moins de trois projets sur le feu. Projet d’écriture, de vitrail, de théâtre. Il lui faut rester vivant de ce côté-là. C’est un besoin.
Audace, parce qu’il aime repenser aux défis qu’ont lancés les hommes du Moyen Âge. Les cathédrales, les voyages tout à fait aléatoires... Aujourd’hui, Bernard Tirtiaux trouve que nous ne sommes plus dans un monde d’audacieux. Que nous sommes dans un monde de recherche de la sécurité, de la peur de prendre des risques. Lui, il s’est écarté des chemins. Et en créant son propre espace, à la ferme de Martinrou, il a pu refuser toute contrainte, choisir ce qu’il avait envie de montrer aux gens, ce qu’il avait envie de partager.
Que dire d’autre ? C’est un manuel contrarié, à qui on a imposé de faire des études universitaires. Mais qui est toujours revenu au travail manuel. Cela dit, il se demande si le fait d’avoir fait ce détour scolaire ne lui a pas permis de s’ouvrir à autre chose, d’acquérir peut-être une rigueur qu’il n’aurait pas autrement…
La culture est, pour Bernard Tirtiaux, une sorte de bulle suspendue. Un espace en soi. Qui ne répond pas à des considérations purement matérielles. Dans la culture, on est dans le mieux vivre. Voire même, dans le mieux être. La culture serait une sorte d’amplificateur d’émotions, la caisse de résonance de différentes cordes. Sans caisse de résonance, les cordes ne sonnent pas. Sans parler de la mémoire de l’histoire, qui passe par la culture. Un pays a ses lettres de noblesse par la culture. Il faut le rappeler.
La culture, c’est ce besoin d’être plus, d’aller plus loin dans le rapport avec les êtres.
Elle est diverse… Ma curiosité est générale. J’essaye d’être à l’écoute, et de mettre mes sens à profit. Ce qu’on peut capter par les sens, cette réceptivité, elle me donne du sens, elle me donne de la joie à vivre.
D’un point de vue littéraire, je crois qu’on peut dire que je suis amoureux de la langue française. Et ça ne se borne pas à la lecture : quand un texte me plaît, je vais l’apprendre par cœur. Que ce soit des textes ou des chansons. J’ai une telle reconnaissance pour les choses qui sont belles que je me dis qu’il faut que je le garde, et donc j’apprends par cœur.
Cet amour des lettres françaises a commencé très tôt. Quand j’étais au collège, j’avais des cours de diction, et là où les autres élèves choisissaient un texte court, je récitais, moi, une Lettre de Mon Moulin dans son entier. J’étais donc invariablement le premier, non pas pour la qualité, mais pour la quantité.
Quand j’écris, il y a deux phases. Il y a la phase où je vais me documenter sur une époque, parce que mon histoire s’y inscrit. Je vais lire parfois des dizaines, si pas des centaines de publications, de bouquins. C’est une espèce d’intérêt sur tout ce que je peux trouver de la période dont je parle… tout est mis à profit. Là-dedans, énormément de choses seront oubliées, mais ça n’a pas d’importance. L’important, c’est que je sache comment les hommes vivaient, ressentaient. J’essaye de ne pas faire d’erreur, de ne pas venir avec une brouette au Moyen Âge, puisque la brouette est arrivée bien après. Je veux respecter au mieux la vérité historique, car même si cette vérité est toute relative, il faut en tenir compte.
Au milieu de tout ça, de tout ce que je lis, il y a ce qui me passionne vraiment : ce trou de l’histoire, cette chose qui n’a jamais été élucidée, et que je prends plaisir à combler par l’imaginaire. Je me fais une sorte d’intime conviction de la manière dont les choses se sont passées, et dès ce moment-là, je peux « inventer malin ».
D’un point de vue plastique, j’ai une palette formidable de 700 couleurs de verre différentes dans mon atelier. Nous sommes en octobre, il fait beau dehors, et j’ai des couleurs qui sortent d’une façon formidablement belle, et je suis là, plein de gratitude par rapport à la vie, par rapport au temps qui nous est donné, par rapport à l’automne des feuilles roses. C’est quelque chose qui va m’amener à me plonger dans des livres de peinture. Retrouver à travers d’autres peintres, d’autres sculpteurs, des émotions qui sont les miennes dans le quotidien, mais aussi dans la mémoire de ces gens qui nous ont amené ces belles choses.
Des vitraux, j’en ai fait pendant des années, j’ai placé 500 verrières. Je suis sorti du vitrail pour sculpter davantage le verre, le verre en trois dimensions. J’avais besoin de sortir un peu de la serrure de maçonnerie. Je voulais retrouver le verre à l’état pur, des formes qui ouvrent l’espace. Je suis donc plutôt sculpteur, maintenant. Mais je continue à faire du vitrail, pour les particuliers. J’ai fait beaucoup de restauration d’églises, peu de créations.
J’ai commencé la sculpture après avoir écrit « le Passeur de Lumière », en 1993. J’ai eu besoin de sortir de la fenêtre. Après « Les 7 couleurs du vent », j’ai commencé à travailler les instruments de verre. J’avais envie de chanter le verre autrement que par les couleurs.
Mes livres inspirent mon travail de verrier. Dans mes métiers, il y a toujours une espèce de passage de l’un à l’autre. Les métamorphoses au niveau de mon métier sont d’ailleurs venues des livres, assez curieusement. A un moment donné, mon livre paraît faire le point. Avec l’écriture, j’évolue au niveau de mon ressenti de la vie, au niveau de mon métier.
Je ne suis quelqu’un que la culture interpelle, et qui marche vers ce qui lui parle.
Pour parler de la culture dans la région, je dois resituer notre action, ici à la ferme de Martinrou.
Quand je suis arrivé à Martinrou, en 1975, j’ai eu envie de faire de ce lieu, qui était un lieu d’agriculture, un lieu de culture. Il y avait alors très peu de choses culturelles dans la région. Même la Maison de la Culture de Charleroi n’existait pas. Quand j’ai fait mon théâtre, la Maison de la Culture devait jouer des pièces lourdes, qui devaient être décentralisées. Nous étions un de ces lieux décentralisés. Il y avait des rencontres du jeune théâtre qui venaient ici.
La ferme de Martinrou, c’est une initiative tout à fait privée. C’est moi qui voulais avoir mes propres pièces un vieux bâtiment avec une âme, où je pouvais jouer et inviter des gens que j’aimais bien et que je voulais faire connaître, des artisans, des artistes. On a fait des expositions, des festivals, nous avons offert les premiers stages pour enfants dans la région… C’est une sorte d’éveil à la culture que nous avons initié. Comme la formule était gagnante, elle a été reprise, par l’un ou l’autre. Et c’est très bien comme ça !
A l’époque, on a dû penser le culturel autrement. Avant, le culturel n’était pas trop mélangé avec le convivial. Nous, on a voulu que les deux s’interpénètrent. Autant de places en salle qu’en « antichambres ». On a imaginé des tas de choses, on proposait une séance de cinéma le vendredi pour les enfants, pendant que les parents faisaient autre chose. Et aujourd’hui, on retrouve des enfants qui sont allés au cinéma le vendredi, et ils ont eux mêmes des enfants… ça fait trois générations !
Nous avons inauguré notre première salle en 1980. C’est donc, cette année, notre 25e anniversaire. On a fait un vrai travail de fond. A Martinrou, c’est toujours plein. Et si c’est toujours plein, c’est qu’on répond à une demande. On tient le cap, même avec des subsides très légers de la Communauté française… c’est extraordinaire !
A Martinrou, on a énormément de métier. On connaît les artistes. Le culturel, c’est un vrai engagement pour nous, c’est une vocation. On doit mouiller sa chemise, voir 60-70 spectacles par an pour en programmer 8… Je revendique très fort le professionnalisme et la rigueur qui sont les nôtres.
Pour résumer la culture dans la région, je suis persuadé que plus il y a de choses, et des choses intéressantes, plus les gens bougent.
Propos recueillis par Julie Wauters