Mailing List

s'inscrire à la mailing list
@

Interviews

Jérôme Considérant

Jérôme Considérant
Cerrfs
Méduse
Moto
« Tu ne peux pas ne pas sortir grandi d’un contact avec la culture. Il y a tout le temps quelque chose à retenir, même si ça part dans le plus profond de ton inconscient, et que ça ne ressort qu’après des années, sous une forme peut-être complètement différente. Il faut continuer à bouger, à parler aux autres. »

A 28 ans, Jérôme Considérant excelle dans l’art de détourner les pictogrammes de notre signalétique. Il retravaille nos codes les plus simples et les plus universels pour les rendre un peu moins cohérents. Un peu plus drôles, aussi.

Jérôme Considérant est passeur de culture à la Ville de Charleroi. Pour lui, la culture ne se limite pas à quelques grands noms incontournables qui auraient le monopole du bon goût. La culture serait plutôt une auberge espagnole où se côtoient le théâtre dialectal, l’art contemporain dit « élitiste » et le vieux napolitain qui chantonne en marchant dans la rue… parce que tous ont en commun la faculté d’émouvoir les gens.

Portrait

Je suis sorti en 2000 de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Je me suis alors rendu compte que je n’avais pas envie de travailler dans la publicité, l'option que j'avais choisie. Dans la communication visuelle, oui, mais pas dans la publicité telle quelle.

La première exposition de mon travail de détournement pictogrammique s'est déroulée au BPS22, à l'occasion du Prix du Hainaut 2004. Un de mes amis peintres, avec qui j’ai fait les Beaux-Arts, m’a poussé à participer à cette exposition. J’ai exposé trois pièces. Depuis cette expo, je n’ai plus jamais démarché – sans vouloir être prétentieux -, mais énormément de portes se sont ouvertes.

Jusqu’à présent, j’ai fait deux expositions collectives, dont une au centre d'art contemporain de Jamoigne, où j'ai exposé des oeuvres en plein air, et pour laquelle on m'a demandé de réaliser l'affiche. Ma première exposition en solo, ce sera en décembre de cette année, à la Médiathèque de Mons et à la Médiathèque de Charleroi, en parallèle.

Dans mon travail, ça sort comme ça sort. J'ai de la chance... Je n’ai jamais eu à creuser !

Je suis un gros boulimique de musique. Je suis musicien… et je ne peux pas travailler sans musique. C’est vraiment la chose qui fait partie de ma vie. Je ne peux pas me déplacer sans mon I-Pod !

Il y a toujours une référence à la musique dans mes travaux, un lien assez obscur avec un morceau, un groupe. Il y a toujours une impulsion musicale. Je suis sûrement un des seuls à la retrouver, parce qu’elle n’est pas du tout mise en évidence. Je fais ça pour mon plaisir. Ça me rassure peut-être de pouvoir faire des raccordements, des parallèles entre les disciplines.

Je ne suis pas un grand amateur du cirque qui se développe autour de l’art. Je ne suis pas un grand fan de ce qui est du Paraître, de l’être là où il faut quand il faut. Quand je me rends à une expo, j’ai un côté un peu mauvais élève : je regarde les oeuvres, et puis, je préfèrerais m'en aller plutôt que d'assister au vernissage... D'ailleurs, je serais du genre à laisser passer les opportunités, parce que je n’ai pas spécialement envie de vendre. Je pense que je serais bien au milieu des bois. Il y a peut-être un paradoxe entre créer et vouloir montrer et ne pas vouloir spécialement exposer… Mais c’est un paradoxe que je n’ai pas encore résolu !

Je suis quelqu’un de confus. Travailler sur un langage très simple et le rendre incohérent – ce que je fais, ça reste des situations un peu cocasses -, je pense que ça définit bien ma vision de l’art. C’est le côté universel de la chose qui me plaît bien. Présenter quelque chose qui n’a pas besoin de code pour être compris, mais sans vouloir être prétentieux, arriver à détourner ces codes simplissimes en des choses incohérentes et à moitié lisibles.

La culture dans ma vie

En première secondaire, j’étais à l’école à l’athénée Solvay, option science-éco. Heureusement, mes parents ont accepté de me changer d’école, et je suis allé à l’athénée de Gilly, où, en parallèle avec les cours généraux, il y avait des cours d’histoire de l’art et de dessin.

A l’époque, je baignais tout à fait dans la culture footballistique. A la fin de mes études secondaires, mon père m'a demandé de choisir entre le football et les Beaux-Arts. J’ai choisi les Beaux-Arts.

Je vois un peu la culture dans ma vie comme une bouée de sauvetage. Parce qu’à ce moment-là, j’avais le choix entre quelque chose que je connaissais depuis toujours, qui était plutôt du ressort de l'acquis - le football -, et une toute nouvelle vie qui s’ouvrait à moi. Il y a eu une bifurcation considérable, avec un nouveau champ de vision, des nouvelles rencontres. Les portes s'ouvraient. Le côté « joyeux bordel » des Beaux-Arts, où toutes les idées se mélangent, m’a beaucoup plu. Il y avait une énergie, aussi bien dans la création que dans les sorties, les nuits.

J’avais envie de ramener ce grain de sel à Charleroi. Je voulais faire profiter mon "bled" de ce que j’avais appris à Bruxelles. (Je dis "bled", parce que mes rapports avec Charleroi, c’est un peu comme quand on est amoureux pour la première fois. On est amoureux, mais, en même temps, on est un peu gêné de montrer sa copine à ses copains...)

Mon boulot, c'est d'être passeur de culture à la Ville de Charleroi. Je fais la promotion de la carte Déclic et des spectacles dans les antennes sociales et les Espaces citoyens. C’est parfois dur de devoir partager des choses avec des gens qui ne sont pas au courant. C’est dur de parler de choses que les gens considèrent comme abstraites, lointaines, ou sans intérêt aucun. Les spectacles que je veux partager avec les gens pourraient passer pour « inaccessibles », ou sont vus comme un peu trop élitistes par certaines personnes. Alors que, au fond, ce n’est rien d’autre que l'éternel « du pain et des jeux », qui fait que le peuple est content. Je suis donc là pour donner quelques "clés" de compréhension.

Je crois que c'est très important de rester toujours à l'écoute de ce qui se fait en culture. Que ce soit pour le boulot ou pour soi. Et on se rend compte que lorsqu'une porte s'ouvre, il y en plein d’autres qui sont derrière. Plus on avance, moins on sait… Par exemple, même si souvent je me traîne pour aller voir des expos, je m’en voudrais de ne pas me déplacer. Tu ne peux pas ne pas sortir grandi de ce contact avec la culture, tout comme à la lecture d’un livre, ou à l’écoute d’un album… Il y a tout le temps quelque chose à retenir, même si ça part dans le plus profond de ton inconscient, et que ça ne ressort qu’après des années, même sous une forme qui n’a rien à voir. Il faut continuer à bouger, à parler aux autres.

Je lis beaucoup, même si par rapport à quelqu’un qui lit beaucoup, je ne lis pas beaucoup. Un bouquin me demande plus d’investissement qu’un CD. Si je commence un bouquin, je le finirai dans les 2-3 jours qui suivent. J’aime beaucoup la littérature russe. J’aime le côté noir de Dostoïevski, ce côté crade et malsain des grosses métropoles naissantes. Je trouve ça très humain. C’est quelque chose qui me plaît, ces personnages qui sont souvent dépassés… Si tout était simple, prendrait-on toujours autant de plaisir à ce qu’on fait ?

En musique, mes goûts sont très variés, je suis passionné de rock, de jazz, de Gainsbourg… c’est le domaine dans lequel je reste le plus réceptif. La mythologie rock’n’roll me fascine. D’ailleurs, ce que je lis le plus, c’est les bouquins qui traitent de ça.

Comme je le disais tout à l'heure, je travaille toujours en musique. Et mes oeuvres plasticiennes - dans lesquelles je me mets souvent plus à nu que dans mon groupe musical - ont toujours un rapport avec la musique. Le titre de mes œuvres, c'est, généralement, le titre de la chanson qui passe au moment où j’ai fini de travailler. J’ai presque l’impression que j’ai envie de faire un clin d’œil aux "initiés", aux autres passionnés de musique. C’est aussi une façon de remercier, de rendre hommage aux musiciens que j’écoute.

En travaillant sur la signalétique, ce qui me plaît, c’est soit complètement la détourner, soit la placer dans ses lieux d’origine, que ce soit sur une porte, dans un parking. Les gens ne réfléchissent plus en passant devant. C’est parfois assez amusant. Si on mettait une seringue à la place d’un gsm, je ne suis pas sûr que ce serait remarqué… c’est comme ça, c’est acquis.

Si je ne suis pas convaincu par mon travail plastique, je ne serai pas d’accord avec les gens qui viendront me féliciter. Je préfère mille fois créer des choses qui me parlent, même si les gens les considéreront peut-être comme un foutoir ! Je veux être honnête par rapport à moi-même, je ne suis pas là pour faire plaisir. Quand je vois des gens qui rigolent devant mon boulot, ça me plaît. Quand je vois des gens que ça indigne, à la limite, ça me fait encore plus plaisir. Ça veut dire qu’ils n’ont peut-être pas compris où je voulais en venir, mais d’un autre côté, ils ont peut-être compris autre chose. Parfois, on ne voit même pas mes oeuvres. Les gens ne "tiltent" pas toujours, c’est vert, c’est au-dessus d’une porte, ils pensent que c’est juste de la signalétique. C’est un peu déstabilisant, mais, quand on y réfléchit, quelque part, c’est aussi un aspect de l’œuvre, et ça me plaît.

La culture dans la région

A titre personnel, la région m’apporte énormément, je m’en sers beaucoup pour mon travail.

Quand je suis revenu à Charleroi, après mes études à Bruxelles, il a fallu que je développe un certain côté mythologique par rapport aux terrils. Je me suis auto-proclamé "lord of terrils". J’ai une affection sans limite pour les terrils, les anciens charbonnages. C'est une affection qui ne s’apparente pas à de l’appartenance, ou un fanatisme un peu malsain.

Je trouve que Charleroi bouge bien, il y a beaucoup d’initiatives. Ça fait plaisir de voir des gens qui n’ont pas peur de prendre des risques pour que des rêves puissent prendre forme…

Il y a Charleroi-Danses, ce qui n’est pas rien, même si c’est encore un peu inaccessible. Il y a la Médiathèque de Charleroi, j'ai envie de citer aussi le parcours 6T. Sans parler des aménagements de la ville…

Il se passe des choses, même s’il y a de moins en moins de cafés concerts…

En gros, je trouve que ça bouge, mais peut-être pas assez. La culture reste malheureusement un des fers de lance des politiciens, qui proclament haut et fort qu’"il faut de la culture, que la culture, c’est bien…" mais, finalement, attention, pas trop ! "il ne faut quand même pas que les gens pensent trop par eux-mêmes, commencent à se poser des questions…"

Ma définition de la culture

La culture, pour moi, c’est une grande auberge espagnole. Avec des portes, des fenêtres, des endroits éclairés, des endroits qui sentent mauvais. Je verrais ça comme une grosse maison. Je dirais que ma définition de la culture, c’est « le joyeux bordel ».

Un des gros problèmes de la culture, c’est le bon goût. Qui a le monopole du bon goût ? Plus précisément, un truc qui m’énerve dans l’art contemporain, c’est que le discours passe avant ce que tu présentes. Tu peux te permettre d’installer un cendrier avec une pile qui est en train de couler, et puis, tu vas pouvoir parler pendant trois cents pages et écrire que c’est "une contestation contre le pouvoir en place"… il y a toute une série d’intellectuels qui font aller leur cortex devant une toile rose et mal peinte, en s’exclamant que c’est génial. C’est un côté qui me fatigue énormément. J’aime pouvoir regarder quelque chose sans pour autant devoir tourner pendant deux heures autour de cette chose en me demandant où le type veut en venir. Bien sûr, ça reste subjectif. Parce qu'après, tu as de plus en plus d’éléments qui te permettent de comprendre…

Je me mets à la place des gens qui n’ont pas les fameuses clés de compréhension… Est-ce qu’il faut leur parler en petit nègre ou alors viser l’élévation ? je ne sais pas. C’est pour ça que pour le moment, je suis à fond dans le petit nègre (rires).

La culture, c’est le théâtre dialectal, le théâtre de haut vol, c’est un vieux qui chante dans la rue. Leur point commun à tous, c’est qu’ils émeuvent des gens.

Un truc que j'ai envie de dire, c'est que le côté discipliné des gens, quand ils sont en contact avec la culture, c’est fromidable. Quand on va au théâtre, on est toujours gênés de se moucher, de tousser… 95 % des gens qui assistent, qui découvrent quelque chose ont un grand respect pour ce qui leur est présenté. Même parfois devant des choses scandaleuses, simplement provocantes. On a l’impression que les gens ont le respect de se dire que si les gens ont exposé, ou sont sur scène, c’est qu’il y a du travail derrière.

Mais peut-être que ça se perd de plus en plus…

Propos recueillis par Julie Wauters