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Interviews

Emmanuelle Eeckhout

Emmanuelle Eeckhout
Chafi
Chafi
Emmanuelle Eeckhout illustre et écrit des livres pour enfants. Des sujets parfois douloureux de notre actualité – comme le racisme, le chômage, … - y sont traités doucement et simplement. De quoi éveiller nos bambins à la critique et aux modes de pensée qui ne sont pas les nôtres.

La culture permet, selon Emmanuelle Eeckhout, de rencontrer l’universalité. Les valeurs qui y circulent sont nombreuses, diverses et souvent « Autres ». Soit autant de portes que les adultes devraient pouvoir ouvrir devant leurs enfants pour leur faciliter l’accès aux idées non reçues…
Cela fait maintenant six ans qu’à la bibliothèque de Gilly, Emmanuelle Eeckhout sensibilise les plus petits à la littérature et au dessin, pour pallier l’absence de cours d’histoire de l’art à l’école. Vu sous l’angle du jeu et mis à l’honneur par des animations inventives, l’art contemporain offre de lui-même toutes ses clés.

Portrait

Je suis née à Charleroi, où j’ai fait mes études secondaires, options langues-math (rires).

J’ai commencé des études d’assistante sociale à l’IPSMA, mais j’ai arrêté après quelques problèmes personnels ; et je suis partie à Bruxelles, à Saint-Luc. J’y ai fait une année préparatoire, puis mes trois années en illustration. J’ai ensuite été engagée à la bibliothèque de Gilly.

Entre-temps, j’ai rencontré Christiane Germain, des éditions Pastel. Elle a vu un de mes projets et ça l’a branchée… par la suite, j’y suis retournée régulièrement… et mon livre « La vengeance de Germaine » est sorti deux ans après ! Puis, les autres ont suivi…

Parallèlement, je travaille aussi avec Bayard Presse, où je m’occupe d’une rubrique qui s’appelle « Petites canailles ».

Je suis passionnée par tout ce qui tourne autour des livres, avec mon ami, on est très branchés « cinéma ». Je suis gourmande. Je suis une grosse râleuse, mais j’aime beaucoup rire, je n’aime pas me prendre la tête.

Puis, je n’aime pas trop parler de moi.

Ma définition de la culture

Ce sont un peu des portes ouvertes vers d’autres modes de pensée. Par rapport à tout ce qui se fait maintenant à la télé, où les choses sont un peu formatées, je trouve que la culture permet de s’évader de tout ça, de sortir des stéréotypes qu’on a en tête.

La culture, c’est un peu une universalité qui permet de sortir des clichés. Qui permet de se rendre compte qu’il n’y a pas que nos idées, nos valeurs ; et que celles des autres sont tout aussi intéressantes. A tous les points de vue, que ce soit la littérature, le cinéma…

Je pense qu’on a du mal parfois à attirer le grand public vers la culture. Ils sont toujours un peu exclus par rapport à l’art contemporain qui paraît difficile d’accès. Mais c’est une idée fausse ! Il y a beaucoup d’opportunités aujourd’hui pour aller dans les musées et tout le reste, alors qu’avant ça avait un aspect tellement élitiste que ça en devenait fermé… En général, ce sont des choses qui sont ouvertes à tout le monde. Ce qui est difficile, c’est de le percevoir comme tel.

Il faudrait peut-être simplement expliquer que l’art est juste une façon de voir les choses, et que, je pense à Picasso, par exemple, c’est finalement peut-être plus vrai qu’une image hyperréaliste. On ne fixe pas un point constamment, on a le regard qui va ailleurs, on est distrait par autre chose, par un bruit dans la rue. On a tout le temps le regard qui bouge. Et Picasso le montre bien. Quelque part, il est plus fin observateur que des photographes !

Je pense qu’il faut expliquer la culture aux gens pour leur permettre d’avoir une clé. Si on expliquait un peu plus la culture aux enfants, ou si on leur expliquait différemment, de manière plus ludique, ce serait beaucoup plus facile d’amener les gens dans les musées. Je le vois bien dans mes animations littéraires. En France, c’est différent de chez nous. Les enfants ont une autre éducation, le livre est bien ancré dans les mentalités dès le plus jeune âge. Alors que chez nous, c’est plus difficile de les ouvrir à ce genre de choses. C’est peut-être plus une mentalité belge, parce qu’on n’a pas une identité aussi forte qu’en France, on n’est pas très fiers de ce qu’on fait… On est plus fiers de nos footballeurs que de nos artistes !

Quand je fais des animations, les enfants se rendent compte qu’il y a une personne derrière le dessin, que ce n’est pas quelque chose d’abstrait, que je ne vis pas dans un monde un peu surréaliste, que je parle un peu comme eux, que je ne suis pas guindée… c’est un a priori que les gens ont souvent, un peu comme s’ils avaient peur. Je pense que c’est important, pour contrer ça, de rencontrer les gens.

C’est important d’aller vers les jeunes, de leur parler, d’avoir des débats avec eux. Dans mes livres, par exemple, je parle du chômage, du racisme, et tout ça sert à lancer un sujet d’actualités. Je pense que la culture, c’est un vecteur de tolérance.

La culture dans ma vie

Avec mon ami, on aime beaucoup le cinéma, on va voir un peu de tout, le cinéma français (on apprécie Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui), les films de Kenn Loach, etc. On aime le cinéma d’art et d’essai, mais aussi quelques grosses productions : il n’y a pas de raison !

Par contre, on n’a pas la télé. Je trouve que les « Loft » ou autres « Star Academy » sont pathétiques et malsains. Cela montre une idée fausse aux jeunes. Tout ne tombe pas du ciel, il faut travailler ! Cela montre qu’il suffit de passer à la télévision pour devenir riche et célèbre. D’abord, c’est faux – les star académiciens des saisons passées, on ne les entend plus - ; ensuite, il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas que ça dans la vie… On est toujours en train de parler de ce qu’on a, de ce qu’on n’a pas, alors que la question, c’est plutôt ce qu’on est, et ce qu’on n’est pas !

Et puis, il y a notre jardin secret, qu’il faut, je pense, préserver. Ne pas montrer à la télévision.

J’aime la musique. J’écoute un peu de tout. En jazz, les voix noires des années ’60, mais aussi la musique africaine, latino. Les Belges me plaisent aussi, je pense à Jeff Bodart, à Marka. J’écoute Radiohead, Coldplay. Il y a juste les variétés que je n’arrive pas trop à apprécier.

Je lis beaucoup, aussi, un peu de tout. Je prends, souvent, en vacances, un grand classique. Histoire de savoir d’où on vient. Mais je lis aussi des choses beaucoup plus particulières, comme Roland Barthes, par exemple, ou des livres qui posent question sur l’art. Avec une de mes meilleures amies, on ne discute presque que de littérature quand on se voit !

Mon métier

Je travaille à la bibliothèque de Gilly depuis 1999. La bibliothèque est un lieu de sensibilisation, pour moi. J’essaye de sensibiliser les jeunes à la lecture, pour qu’ils voient le plus tôt possible qu’il y a d’autres modes de pensée que le leur. C’est très important.

Pour les responsabiliser, et leur offrir autre chose que le cadre scolaire avec ses « obligations », on leur propose de choisir eux-mêmes ce qu’ils veulent lire, et on les fait participer à un concours, comme le prix Farniente, par exemple. On leur propose aussi des revues- je pense notamment à la revue « Lolie », qui s’adresse aux adolescents, et qui est une porte ouverte sur le monde de la culture. Même si le public de Gilly est difficile à saisir…

Quant à mon travail d’illustratrice, il vient de mon envie depuis toujours de dessiner. Mon grand-père était peintre, ma maman est très douée pour le dessin.

J’aime beaucoup écrire pour la littérature de jeunesse, car s’adresser à des enfants donne beaucoup plus de libertés que de s’adresser à des adultes, paradoxalement. Les adultes censurent plus que les enfants… C’est souvent eux qui n’apprécient pas qu’une histoire termine mal… Ils mettent parfois des barrières auxquelles les enfants eux-mêmes n’auraient pas pensé !

J’illustre parfois des textes que j’écris, mais le plus souvent, ce sont des textes qui sont proposés par l’éditrice. Si le texte me plaît, je m’inspire alors des gens qui m’entourent, de ce qui se passe autour de moi, des sujets d’actualité. Je fais des caricatures de tout ça, et je commence à dessiner.

J’aime montrer aux enfants qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, mais que ce n’est pas pour ça qu’on est mauvais. Je pense qu’il faut vraiment se méfier de l’image sociale, et arrêter de lui donner autant d’importance.

La culture dans la région

Ça bouge beaucoup à Charleroi et dans les alentours. Avec Charleroi-Danses, le Palais des Beaux-Arts, l’Eden, et même sa brasserie…

Tout ça contribue, je crois, à améliorer la vitrine qu’a Charleroi à l’étranger. Ce n’est plus le Pays Noir. L’image est beaucoup plus valorisante maintenant. Ça amène d’ailleurs des gens dans la ville !

Il y a pas mal d’initiatives dans les quartiers aussi, et je crois que c’est vraiment bien de cibler des animations pour ce public spécifique-là. Comme au Gazo, à Gilly. Parce que c’est difficile de les amener à la culture en général, à cause notamment de l’effet de groupe, et qu’avec ce travail-là, on met en valeur des choses qui sont plus proches d’eux. Avec un côté jeune et dynamique qui leur convient.

Propos recueillis par Julie Wauters