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Interviews

Rémi Bertrand

Rémi Bertrand
Philippe Delerm et le minimalisme positif
La Mandarine blanche
Jeune auteur carolo, comme il aime à se présenter, Rémi Bertrand, à 23 ans, a déjà publié deux livres aux éditions parisiennes Le Rocher. Auteur à suivre.

Portrait

En 2001, au cours de ma deuxième candidature en langues et littératures romanes à l’U.C.L., j’ai participé à un – tout nouveau – séminaire d’écriture animé par Vincent Engel. A la fin de l’année, cette expérience pionnière a abouti à la publication d’un recueil de trois nouvelles, intitulé Le Gant et autres nouvelles, dans lequel j’ai publié « Le Gant ».

J’ai terminé mes études de philologie romane, en septembre 2003, par la réalisation d’un mémoire consacré à l’œuvre de Philippe Delerm. Quelques mois plus tard, j’ai envoyé mon mémoire à son éditeur d’origine, les éditions du Rocher, chez qui il a publié ses quinze premiers livres et auquel il est toujours fidèle aujourd’hui. Lorsque j’ai été recontacté par téléphone, en avril 2004, c’était… Philippe Delerm en personne ! Il venait de lire mon travail et souhaitait le faire publier aux éditions du Rocher. Depuis janvier 2005, l’essai, intitulé Philippe Delerm et le minimalisme positif, est dans les librairies.

Parallèlement, après le séminaire d’écriture, j’avais continué à écrire quelques textes. J’ai profité de l’appel de Philippe Delerm pour les lui envoyer. Il les a lus, tous, et m’a poussé à publier un récit qui s’appelait à l’époque La Question chommique (devenu aujourd’hui La Mandarine blanche). Il voulait le présenter au directeur des éditions du Rocher, Jean-Paul Bertrand, mais j’avais pris les devants, j’avais moi-même envoyé le texte à Paris : il a été accepté… sans l’appui de Philippe Delerm… Ce qui n’est pas plus mal ! La Mandarine blanche est sur les tables depuis le 27 octobre 2005.

Juste après mes romanes, j’ai aidé Vincent Engel à mettre sur pied, dans le programme de licence en philologie romane, une filière en création littéraire, l’aboutissement logique du séminaire de candidature. C’est un vrai défi de parvenir à enseigner l’écriture fictionnelle dans le milieu universitaire romaniste, où la tradition est d’analyser les textes, de les expliquer, mais jamais de prendre la plume… Ce que nous voulions montrer, c’est que c’est en écrivant soi-même un texte qu’on comprend comment un texte est fait… Lorsqu’un étudiant aborde la littérature de cette façon, de l’ « intérieur », il comprend mieux les difficultés de l’agencement, de la structure de la narration, etc.

Après les romanes, j’ai obtenu un diplôme d’études complémentaires en sciences du livre (pour apprendre le métier d’éditeur). J’ai donc suivi un an de cours à l’U.C.L., et j’ai ensuite effectué deux stages à Paris, chez Fayard (au sein du département Mille et Une Nuits) et chez Gallimard.

Actuellement, je travaille comme bénévole aux éditions Autrement dit, situées à Mons, qui se consacrent aux livres-audio. Nous avons demandé une aide de la Région wallonne pour obtenir des points APE pour que je puisse être engagé… nous attendons la réponse !

Dans une moindre mesure, je collabore également avec Jacques De Decker pour le Bulletin de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.

Aux côtés de la littérature, et dans son prolongement, je pratique aussi la musique. Je suis « auteur-compositeur-interprète » en chanson française. J’ai d’ailleurs participé, en 2004, au « Podium ouvert » de Mars en Chansons.

La place de la culture dans ma vie

Elle est forcément très importante, puisque, outre le fait d’écrire, je travaille dans une asbl culturelle. Le choix de mes études était motivé par mon goût pour la culture de manière générale, aussi bien la littérature que la peinture, la musique, le cinéma, etc. Le théâtre m’attire moins – malgré la présence physique des acteurs, le théâtre n’a pas, à mes yeux, la force d’intimité que peut produire un livre –, mais cela ne m’empêche pas d’aller voir l’une ou l’autre pièce à l’Eden, par exemple !

Ce sont mes parents qui m’ont inculqué cette envie de lire, de puiser dans la bibliothèque familiale. J’ai toujours aimé lire, et écrire. J’écris depuis l’âge de 13 ans. J’avais à l’époque terminé un roman, plutôt mauvais…

Côté musique, je suis passé par l’Académie de Couillet, comme beaucoup de personnes de la région. Puis, j’ai appris le b.a.-ba de la guitare par un de mes frères, guitariste de formation, qui joue dans le groupe TLSS – entendez : Tous Les Samedis Soirs (les TLSS étaient au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, dans le cadre d’une action « Faim et Froid », en juin 2005). Nous sommes une famille de musiciens. Mon autre grand frère a fait du violon, mon père joue du violoncelle, de l’accordéon,.... Et ma mère chante dans la chorale lovervaloise, la Girolle. Pour ma part, parallèlement à mon activité de création musicale, j’écoute beaucoup la nouvelle scène française (Franck Monnet, Vincent Delerm, Bénabar, Thierry Stremler, La Grande Sophie, etc.), la moins nouvelle (Thomas Fersen, Miossec, etc.), et la vraiment moins nouvelle (Souchon, Renaud, Barbara, Yves Simon, et bien d’autres).

Comme j’ai eu la chance de vivre presque un an à Paris, en dehors de mes heures de travail, je n’ai fait que visiter ce que la ville offre de culturel…

Mon livre

Le titre initial, La Question chommique, était formé sur base d’une contraction entre « homme » et « chimique ». Cette idée-là est vraiment à la base de mon texte. Je voulais inventer une histoire mettant en scène l’utilisation qui est faite de la chimie, dans notre société actuelle, pour améliorer le bien-être humain, et les dérives de cet usage, dont l’acharnement thérapeutique. C’était mon intention. Ensuite, le texte a découlé. Mais le titre était vraiment trop hermétique. Pour la publication, trois ans après l’écriture, j’ai trouvé quelque chose de plus fruité !

Ce qui est étonnant avec La Mandarine blanche, c’est la composition du texte en « puzzle » (une fausse déconstruction de texte). Cette structure peut gêner certains lecteurs. En effet, pour les uns, elle apparaît comme un manque de maîtrise de l’écriture, et, pour les autres, cette « structure déstructurée » est justement la preuve d’une maîtrise de l’écriture.

Je n’avais évidemment pas pensé que cet aspect susciterait ces réactions. Mais, en tout cas, cette structure est voulue, et si des lecteurs différents, sur ce même sujet, ont des réactions tout à fait contraires, c’est qu’il y a quelque chose d’original, que ça intrigue, qu’il y a quelque chose à creuser. C’est donc intéressant qu’il y ait les deux avis.

Ceci dit, La Mandarine blanche se lit assez rapidement, en une petite heure. Dans tous les cas, la découverte est déconcertante. Ce n’est qu’à la seconde lecture que l’agencement du texte apparaît avec évidence. Donc, c’est un roman à lire mais, surtout, à relire !

Ce qui me plaît aussi dans ces commentaires, c’est que les gens réagissent au style plutôt qu’au fond, qui est l’euthanasie. Comme Philippe Delerm, je suis convaincu que, quel que soit le sujet, c’est l’écriture qui fait qu’un livre est bon ou mauvais. Le sujet réellement traité est secondaire ; ce qui compte, c’est le regard de l’auteur, sa manière d’être au monde, et ce regard, c’est l’écriture qui le porte. Je ne voulais pas écrire un texte « sur » l’euthanasie, mais une fiction qui aborde le problème de l’euthanasie. Je remarque par ailleurs que bien que ce sujet reste encore plutôt tabou aujourd’hui, les lecteurs dévorent ma « Mandarine » jusqu’au bout. Pour moi, le pari est gagné !

Le statut de l’artiste

Pour un auteur, il est déjà très difficile d’accéder à la publication. Il y a des tas de gens qui écrivent : ceux qui ont la chance de convaincre un éditeur ne représentent que la pointe de l’iceberg. Ensuite, la publication n’est pas l’aboutissement : il faut encore pouvoir atteindre ses lecteurs, ce qui dépend du tirage, du travail de diffusion, de la volonté des libraires, des médias, du bouche-à-oreille, et du hasard ! Ce n’est qu’à partir d’un premier livre qui marche qu’un auteur peut penser que l’horizon s’éclaircit. Mais rien n’est jamais acquis… Il faut vraiment vendre énormément d’exemplaires pour obtenir un réel bénéfice. Etre capable de vivre des revenus de l’écriture est plutôt rare. S’enrichir est encore plus rare, et ce n’est pas ce que recherche un auteur. Philippe Delerm, malgré son incroyable succès, continue à enseigner. C’est appréciable.

En ce qui me concerne, je suis en stage d’attente depuis plusieurs mois, et ne reçois donc aucune allocation. Dans cette situation, les droits d’auteur ne posent pas de problème. Quant à l’alliance « allocations de chômage + droits d’auteur », je manque encore de précisions sur ce que prévoit la loi, mais je ne me fais guère d’illusion. Le débat sur le statut de l’artiste est loin d’être abouti.

Ma définition de la culture

Pour moi, la culture est une bulle d’oxygène. Les moments de culture – parce que je pense que ce sont des « moments » –, comme lorsqu’on lit un livre ou lorsqu’on va à un concert ou au théâtre, sont des moments où l’on entre dans le monde d’un autre. On s’ouvre à un univers inconnu, qu’on aura l’impression, ensuite, d’avoir percé.

Ce sont des moments de pure détente et de plaisir, et, en même temps, de grande réceptivité de l’esprit. On croit se reposer, alors qu’en réalité on emmagasine un nombre incroyable et incontrôlable d’informations. En ce sens, ce sont des bulles d’oxygène : la bulle nous hypnotise pendant que l’oxygène aère notre esprit. Ensuite, ce petit quelque chose qui prend de l’ampleur dans notre cerveau nous fait grandir.

Pour les professionnels de la culture, c’est un peu plus complexe. On approche les œuvres d’une façon plus critique. Et donc, c’est un plaisir différent. On lit avec le crayon, on va voir une expo et on examine la scénographie. C’est une autre façon d’aborder la culture…

La culture dans la région

Il y a beaucoup de choses dans la région. Notamment, pour la musique : Mars en Chansons, le Carolo Music Rallye, le festival d’été à Gerpinnes (au Parc Saint-Adrien),…

Le Musée du Verre va prochainement s’installer au Bois du Cazier, près de chez moi. Je trouve intéressant de réunir l’histoire de la région en un même lieu : le charbon, le verre, l’industrie… La défense du patrimoine régional est essentielle, pour la mémoire collective, mais aussi pour le rayonnement international.

Mon attachement à la région de Charleroi est certain. A une certaine époque, j’ai fait beaucoup de vélo. Comme je faisais de la compétition, je devais m’entraîner au moins deux heures par jour. J’ai tellement sillonné la campagne carolo (Nalinnes, Ham-sur-Heure, Gerpinnes, Jamioulx, Acoz, mais aussi Châtelet, Couillet…) que ses paysages, les plus beaux comme les plus laids, font, en quelque sorte, partie de moi.

Propos recueillis par Julie Wauters